Le Son des souvenirs, réalisé par Oliver Hermanus, s’inscrit dans la tradition des récits où l’intime dialogue avec l’histoire culturelle. Le film suit Lionel (Paul Mescal), étudiant au conservatoire de Boston, dont la rencontre avec David (Josh O’Connor) ouvre une trajectoire artistique et affective durable. Tous deux partagent une fascination pour les chansons traditionnelles, envisagées comme des fragments de vies anonymes que la modernité menace d’effacer. Leur projet de collectage sonore dans les régions rurales du Maine devient alors une exploration du patrimoine autant qu’un cheminement intérieur.
Le récit adopte une temporalité contemplative, privilégiant les gestes, les regards et l’écoute. La relation entre Lionel et David se construit sans déclaration spectaculaire, dans une proximité qui reflète les contraintes sociales de l’époque. Cette retenue n’empêche pas la profondeur émotionnelle, elle la déplace. La musique agit comme un langage parallèle, capable d’exprimer ce que les conventions empêchent de formuler. Chaque chanson enregistrée devient ainsi un témoignage double, trace d’une culture populaire et écho d’une expérience intime.
Le film propose également un portrait d’une Amérique traversée par des fractures. Les paysages ruraux, les communautés marginalisées et la mémoire d’évictions historiques rappellent que la transmission culturelle s’inscrit dans des rapports de pouvoir. L’ethnomusicologie n’est pas seulement un cadre narratif, elle symbolise le désir de conserver ce qui disparaît, qu’il s’agisse de voix, de traditions ou de liens humains. Lionel, au fil du récit, apparaît comme un archiviste de l’émotion, quelqu’un qui comprend que fixer un son revient à préserver un moment de vie.
La mise en scène privilégie un naturalisme pictural, où les textures, la lumière et les décors participent à la sensation de souvenir. Oliver Hermanus s’attache aux détails matériels, instruments d’enregistrement, costumes, espaces intérieurs, afin de rendre sensible la relation entre technologie naissante et mémoire. Le phonographe, notamment, incarne cette bascule historique : la possibilité d’entendre une voix absente transforme la manière dont les individus se souviennent et se relient aux autres.
Le choix de Paul Mescal et Josh O’Connor participe à cette approche. Leur interprétation repose sur la nuance, laissant apparaître les tensions entre désir personnel et cadre social. Le film ne dramatise pas excessivement la question de l’homosexualité, il observe plutôt comment celle-ci se déploie dans un environnement qui ne la reconnaît pas pleinement. Cette discrétion renforce la dimension universelle du récit, centré sur la trace que laisse une rencontre fondatrice.
Au-delà de la romance, Le Son des souvenirs interroge la valeur de ce qui semble fragile ou secondaire. Les chansons populaires, souvent perçues comme éphémères, deviennent ici un patrimoine vivant. Le film rappelle que la musique conserve des histoires que l’écriture officielle ignore. En reliant mémoire individuelle et mémoire collective, Oliver Hermanus propose une œuvre sur le temps, la transmission et la manière dont les souvenirs, même silencieux, continuent de façonner une existence.
(Vu en janvier, Projection de presse)