Qui est le film ?
Le Son des souvenirs (The History of Sound) est le nouveau long métrage d’Oliver Hermanus, présenté à Cannes 2025, adapté d’une nouvelle de Ben Shattuck. Après Moffie ou Living, le cinéaste sud-africain poursuit son exploration des identités fragiles, mais cette fois dans l’Amérique des années 1910, en suivant deux étudiants en musique, incarnés par Paul Mescal et Josh O’Connor, qui s’embarquent dans un projet d’ethnographie sonore : recueillir des chansons populaires à travers les campagnes.
Que cherche-t-il à dire ?
La question traverse tout le film : que cherche-t-il à dire, sinon à s’écouter parler ? Hermanus semble empiler les intentions comme des couches de vernis, sans jamais laisser apparaître un noyau véritable. On pressent des pistes (l’histoire du son, la mémoire des voix, la fragilité de l’écoute, l'histoire queer) mais elles se dissipent dans un brouillard d’auto-commentaire. À force de surligner ses propres thématiques, le film finit par ne rien assumer pleinement, et laisse son spectateur dans un flottement où l’enjeu reste introuvable.
Par quels moyens ?
Le film s’ouvre sur une idée forte : le personnage de Paul Mescal affirme pouvoir « voir » le son, comme si l’écoute pouvait se traduire en image, donner une matérialité sensible aux voix. On attend alors que le cinéma se saisisse de cette phrase inaugurale pour inventer une grammaire visuelle et sonore singulière. Or rien ne vient. Pas de tentative plastique, pas d’expérimentation formelle : la promesse reste un slogan, jamais incarné dans le tissu du film. Ce décalage entre annonce et exécution pèse lourd, car il réduit le projet à un verbe sans traduction cinématographique.
Le film avance comme s’il voulait inscrire une histoire d’amour, mais recule toujours au moment d’assumer ce geste. La relation entre les deux protagonistes demeure une esquisse, privée de ses instants fondateurs : pas de premier baiser, pas de véritable trouble, seulement des allusions diffuses. Ce refus de filmer la chair et l’évidence du désir fragilise la dimension queer du récit, comme si Hermanus avait préféré en faire une amitié sublimée plutôt qu’une passion vécue. On ne demande pas de l’exubérance, mais un minimum d’incarnation. En restant dans l’ellipse, le film rend abstrait ce qui aurait pu être son cœur battant.
Le paradoxe du film est là : Hermanus fait parler ses personnages sans cesse, leurs dialogues énoncent les enjeux — qu’est-ce qu’écouter veut dire, pourquoi sauver une chanson, quel lien entre mémoire et désir — mais jamais ils ne se confrontent à ce qui brûle vraiment. La guerre, la sexualité, la dépossession culturelle sont abordées en marge, réduites à des sous-entendus ou à des allusions. On sort avec l’impression d’avoir entendu beaucoup de discours, mais peu de véritables confrontations. C’est comme si le film préférait toujours commenter ses dilemmes plutôt que les mettre en crise.
La photographie de Dynan enveloppe le récit de tons sépia et de textures poussiéreuses, cherchant à faire de chaque image un objet ancien. Cette cohérence plastique est indéniable, mais elle conforte aussi l’impression de musée : tout est beau, tout est figé, comme si l’image elle-même refusait la vivacité des chansons qu’elle prétend préserver.
Ce qui pèse le plus, peut-être, c’est l’air d’autosatisfaction qui traverse l’ensemble. Hermanus filme comme s’il tenait déjà son grand film sur l’écoute et la mémoire, multipliant les plans appliqués et les silences appuyés. Mais derrière cette solennité, l’ennui s’installe : non pas un ennui fertile qui creuse le temps et le rend sensible, mais une vacuité où chaque scène paraît rallongée pour confirmer sa propre importance. Le film se contemple plus qu’il ne se construit, et finit par céder à une complaisance esthétique qui sature le regard sans jamais l’éveiller.
Enfin, le film prétend faire de l’histoire du son un récit de musique, mais il oublie que la musique n’existe jamais sans instruments, sans corps qui la portent et la produisent. En effaçant cette matérialité concrète au profit d’une abstraction lyrique, Hermanus réduit la portée de son propre projet. Là où l’on attendait la friction des gestes, le grain des cordes, le souffle qui vacille, il ne reste qu’un vernis musical détaché de toute source. Cette réduction appauvrit l’expérience promise : au lieu de sentir la chair du son, on n’en perçoit que l’ombre policée.
Où me situer ?
Je reste partagé. J’admire la volonté d’Hermanus de faire du son un sujet, d’oser un film où l’écoute serait une expérience sensorielle autant qu’éthique. Certaines séquences atteignent une délicatesse bouleversante. Mais je regrette une tendance au maniérisme, une esthétique trop sage qui finit par vitrifier le projet. La romance, annoncée mais jamais incarnée, illustre ce refus. Pas de premier baiser, pas de trouble, rien qui vienne fissurer le récit. Le film n’ose ni l’amitié ni les enjeux d'une histoire queer qu’il esquisse pourtant. À la place, il se replie sur un dispositif autosatisfait. Alors qu'en vient la scène finale, j'y suis insensible. Reste une œuvre qui se contemple elle-même et s’épuise dans sa complétude, jusqu’à l’ennui.
Quelle lecture en tirer ?
Le Son des souvenirs n’est ni un échec, ni une réussite pleine. C’est un film médian qui ouvre des pistes mais refuse de les creuser. On en sort intrigué par ce qu’il aurait pu être.