Il y a des œuvres qui avancent à pas mesurés, sans éclat excessif ni faux pas honteux — des films qui n’aspirent pas à la perfection, mais à la vérité dans ses formes les plus fragmentées. Valeur sentimentale appartient à cette catégorie rare. C’est un film qui touche souvent juste, qui vise le cœur sans appuyer, qui frôle la grandeur mais préfère la nuance. Joachim Trier, fidèle à sa manière introspective, explore à nouveau le chaos des relations humaines, cette fois
à travers le prisme d’une cellule familiale brisée par l’abandon, le silence et la mémoire.
On ressort de cette expérience à la fois nourri et légèrement frustré — comme après une conversation qu’on aurait voulu plus longue, ou un adieu qui laisse des questions en suspens.
Le scénario co-écrit avec Eskil Vogt creuse un terrain intime :
deux sœurs séparées, un père absent et un passé que chacun tente de manipuler pour survivre.
Il y a dans cette matière narrative une densité indiscutable, mais aussi une forme de pudeur constante. Trier observe ses personnages avec empathie, mais ne les pousse jamais dans leurs derniers retranchements. Ce refus de la catharsis peut désarçonner : les tensions s'accumulent sans éclater complètement. Cela crée un réalisme psychologique admirable, mais aussi un léger manque d’impact dramatique dans certaines séquences clés.
Le cœur du récit — ce père vieillissant, cinéaste oublié, tentant de filmer la mémoire de sa mère en recrutant une actrice étrangère plutôt que sa propre fille
— aurait pu devenir une mécanique de manipulation vertigineuse. Trier préfère la sincérité à la dramaturgie. C’est noble, mais parfois, la noblesse ralentit le rythme.
Renate Reinsve est remarquable. Sa Nora est complexe, constamment sur le fil entre colère contenue et loyauté abîmée. Elle incarne
une femme qui refuse d’être utilisée comme matériau émotionnel, une comédienne qui connaît trop bien le danger de jouer la réalité
. Sa performance est d’une précision rare.
Stellan Skarsgård, en Gustav, est magnétique et troublant. Il n’en fait jamais trop, mais derrière chaque regard, on sent
la tentative désespérée d’un homme pour rattraper une image de lui-même déjà effacée
. Pourtant, le scénario ne va pas toujours au bout de cette ambivalence : on le regarde plus qu’on ne le confronte.
Quant à Elle Fanning, elle compose un personnage élégant, intriguant, mais qui reste en surface.
Rachel Kemp, star américaine parachutée dans ce drame norvégien, aurait pu incarner une vraie fracture culturelle et émotionnelle. Elle devient plutôt un pivot scénaristique élégant, mais un peu trop lisse.
Visuellement, Valeur sentimentale est superbe, mais contenue. Trier filme Oslo avec mélancolie, presque comme une ville-fantôme.
La maison familiale, avec ses souvenirs de guerre et ses fantômes intimes, devient un décor mental, une capsule de douleur collective
. Le traitement de l’espace est intelligent, mais le rythme, souvent lent, manque par moments d’élan. On sent que chaque plan est pensé, pesé, équilibré — au point parfois d’étouffer l’instinct.
La mise en abyme du film dans le film fonctionne bien, sans être révolutionnaire.
C’est un beau miroir thématique, mais les scènes de tournage auraient pu offrir davantage de tension. Ce jeu entre fiction et autofiction est prometteur, mais il reste plus esquissé que pleinement exploité.
Ce qui fait la force du film, c’est sa cohérence émotionnelle : il ne triche jamais. Il ne cherche ni les larmes faciles ni les jugements moraux. Il évoque le deuil, l’héritage, le pardon, sans dogme. Cette honnêteté est précieuse. Mais parfois, cette retenue devient une limite. On attend des moments de rupture, de confrontation frontale — ils arrivent, mais à demi-mot. Ce n’est pas que le film manque de force, c’est qu’il semble parfois avoir peur de déranger son propre équilibre.
Et c’est là que Valeur sentimentale brille… mais pas trop. Qu’il touche… mais sans transpercer. Qu’il reste en mémoire… mais sans obséder.
En conclusion, Valeur sentimentale est une œuvre fine, élégante, portée par des comédiens solides et une mise en scène d’une belle maturité. C’est un film dont on admire la maîtrise, mais auquel on aurait voulu un soupçon d’audace supplémentaire. On en sort avec le sentiment d’avoir vu quelque chose de vrai, mais pas encore tout à fait vital. Un film à la fois très abouti et légèrement en deçà — comme une lettre précieuse dont il manquerait la dernière page.