De l’émancipation
Hafsia Herzi n’en est pas à son coup d’essai, mais là, elle est proche du coup de maître. Ces 108 minutes sont celles d’un film apaisé sur un sujet pourtant scabreux. Fatima, 17 ans, est la petite dernière. Elle vit en banlieue avec ses sœurs, dans une famille joyeuse et aimante. Bonne élève, elle intègre une fac de philosophie à Paris et découvre un tout nouveau monde. Alors que débute sa vie de jeune femme, elle s’émancipe de sa famille et ses traditions. Fatima se met alors à questionner son identité. Comment concilier sa foi avec ses désirs naissants ? Un film sensible et subtil sur l'appropriation d'une identité nouvelle.
Ce drame est l'adaptation d'un monologue du registre de l'autofiction, signé de Fatima Daas. Hafsia Herzi lui confère son caractère réaliste tout en y ajoutant sa patte personnelle faite de singularité romanesque et d’audace tranquille. Dans son ouvrage, la romancière écrivait : c'est difficile d'être toujours à côté, à côté des autres, jamais avec eux, à côté de sa vie, à côté de la plaque pour conclure J'ai décidé de ne renoncer à aucune de mes identités C’est bien là tout le sens de ce film. Pour une immersion sensorielle plus complète, la cinéaste utilise beaucoup la caméra à l’épaule et surtout les très gros plans, une manière revendiquée de filmer les âmes, les visages et de sentir les respirations et les peaux... Si je ne décerne pas une notre maximum à cet excellent film, c’est à cause d’un certains nombres de maladresses – des personnages qui apparaissent puis disparaissent sans n’avoir rien apporté de nouveau au scénario, la thématique de la dépression qui tombe comme un cheveu sur la soupe, ou encore le milieu du film qui multiplie à l’excès, l’enchaînement systématique et monotone, fête-scène de sexe-rupture… Mais qu’importe, on a envie de défendre ce film aussi ambitieux que casse-gueule qui nous parle d’émancipation comme rarement.
Outre le talent naissant de réalisatrice d’Hafsia Herzi, la grande découverte de ce film c’est évidemment la jeune Nadia Melliti, qui pour son 1er film a obtenu le
Prix d'interprétation féminine à Cannes. Repérée dans une Gay Pride lors d’un casting sauvage, elle est impressionnante de retenue expressive. Elle est fort bien entourée par Ji-Min Park, Amina Ben Mohamed, Mélissa Guers, Rita Benmannana, et Olivian Courbis pour une unique scène de sexe parlée aussi surprenante qu’inédite. Beaucoup de bonnes surprises dans ce film, à commencer par la découverte de son 1er rôle et par la confirmation du talent de cinéaste de la formidable actrice qu’est Hafsia Herzi, la révélation de La Graine et le Mulet en 2005, jusqu’à son César de la Meilleure actrice, cette année, pour Borgo.