Dans l’histoire du cinéma, les films dont l’exploitation en salles a été relancée par un évènement majeur de l’actualité se comptent certainement sur les doigts d’une main. « Conclave » fait partie de ceux-là. Hasard de l’histoire : alors que sa diffusion en salles s’achevait tranquillement dans un certain nombre de pays, l’annonce par le Vatican du décès du pape François le 21 avril 2025 est venue donner un coup de fouet au succès commercial du film, drainant massivement des spectateurs curieux d’en savoir davantage sur la manière dont est désigné le souverain pontife. « Conclave » a le mérite de traiter le sujet en profondeur tout en mettant en exergue les différents défis que traverse l’église catholique depuis plusieurs décennies : baisse progressive du nombre de fidèles, évolution de sa doctrine au regard des changements sociétaux, positionnement par rapport aux autres religions, scandales à répétition… En centrant son film sur quelques cardinaux qui briguent l’investiture pontificale et s’opposent sur leur conception de l’Eglise et sur les valeurs qu’elle doit défendre, Edward Berger donne au spectateur les clefs pour mieux comprendre chacun de ces défis. Du cardinal Adeyemi, qui symbolise l’espoir que suscite l’Eglise dans les pays en voie de développement au cardinal Tedesco, adepte d’un retour de l’Eglise à ses fondamentaux les plus intangibles en passant par le très progressiste cardinal Bellini et par le cardinal Benitez qui représente les nouvelles frontières de l’Eglise, la palette de candidats présentés est assez large pour nous permettre d’apprécier l’ensemble de ces défis à leur juste mesure.
La désignation du souverain pontife ne se résumerait pas uniquement à une différence de vues sur le rôle futur et la ligne directrice de l’Eglise, elle serait aussi une affaire de coups bas, de petits arrangements, de discussions en coulisses, d’alliances et d’oppositions. Elle ne différerait donc pas fondamentalement des élections au scrutin universel que nous connaissons dans nos démocraties, d’autant plus que la règle de la majorité absolue au sein du conclave prévaut et qu’autant de votes que nécessaires sont organisés avant que ne puisse être émise une fumée blanche.
En multipliant les rebondissements autour du processus électoral et en tenant ainsi le spectateur en haleine d’un bout à l’autre de son film, Edward Berger évite habilement le piège du documentaire. Conformément à la pratique en vigueur, il nous enferme pendant deux heures avec près de 150 cardinaux dans la chapelle Sixtine et la résidence Sainte-Marthe, d’où nous ne sortirons pas avant le dénouement final. Cette atmosphère de huis-clos est nettement renforcée par une mise en scène soignée qui s’appuie sur des décors et des costumes impeccablement lisses, aux couleurs froides et sur une lumière fade. Les scènes tournées en extérieur sont rares, les rayons de soleil encore plus. Les moments de silence se révèlent pesants. L’heure est grave, le monde entier a les yeux tournés vers Rome. Le jeu des acteurs est à la hauteur de la partition que leurs personnages ont le devoir de jouer. Les multiples gros plans sur leurs visages crispés où ne se dessine pas le moindre sourire, sont le meilleur témoin des émotions qui les traversent et du niveau de concentration qui les anime. Mention spéciale à Ralph Fiennes, qui incarne le cardinal Lawrence, chargé de l’organisation du conclave, personnage qui allie sobriété et détermination, sensibilité et humanisme, sens du devoir et souci de l’éthique, malgré la lourde charge qui pèse sur ses épaules et son parti pris de voir l’Eglise évoluer dans un sens plus libéral.
On regrettera toutefois le côté grand spectacle que cherche à se donner le film par moments à travers quelques séquences peu crédibles, qui n’apportent rien à l’ensemble et ont tendance à enlever de sa cohérence au récit : celle de l’attentat islamiste qui vient éclabousser le conclave en plein vote ou les révélations ultimes du cardinal Benitez sur la nature même de son corps. Malgré ces ratés, « Conclave » n’en demeure pas moins un film qui sonne juste, non seulement parce qu’il fait écho à l’actualité du moment, mais aussi parce qu’il parle ouvertement de l’Eglise. Reste à savoir si le conclave qui s’ouvrira le 7 mai 2025 pour l’élection du successeur du pape François sera tout aussi acharné dans ses luttes de pouvoir et incertain dans son dénouement.