Enfin ! un film, jubilatoire, fort, fascinant, décalé… qui me comble, nourrit ma réflexion et mon imaginaire, donne voix à mes angoisses et questionnements avec un humour ravageur et salvateur.
Il montre dans quoi nous sommes enfermés – nos choix de vie, croyances, rôles sociaux et intimes. Un effet miroir sans concessions de nos contradictions et frustrations.
Jusqu’au vertige paroxystiques, par les changements de positions d’observation, sur nos conflits : mentaux, moraux, interpersonnels…
Ce film remet en cause notre monde « normal » en pénétrant, au cœur de la forêt (celle des contes) dans la fantaisie bienveillante du monde « alternatif » du tiers lieu, présenté au regard extérieur de prime abord comme nef ou navire des fous, psychiatrie hors les murs, où Jeanne pénètre telle une ethnographe, à son corps défendant - un espace temps suspendu.
Or ce lieu est bel et bien en prise directe avec ce qui l’environne, ses hôtes lucides, organisés et non utopistes. Ce refuge pour le fardeau de la « fatigue d’être soi », et de devoir être ce qu’on sait qu’on ne devrait pas être, est menacé par le monde extérieur, ses normes, règlementations, convoité pour le rentabiliser au profit de l’assimilation capitaliste.
C’est à la fois très finement dépeint mais asséné sans prendre de gants :
tout le monde en prend pour son grade, plein la gueule, claques assurées.
Lequel des univers est le plus « fou », des bobos friqués, des écolos, des résidents du tiers lieu – Il est surtout fascinant de les voir entrer en résonnance…
De voir l’effet révélateur pour chaque personnage sortant de sa zone de confort pour une immersion dans un territoire improbable ou il perd tous ses repères jusqu’à l’hébétude.
Le spectateur également reste sous le choc, sonné d’une telle justesse de ton :
le partage des tâches conjugales, le mépris de classe qu’on pointe si aisément chez les autres…
J’y ai ressenti le même effet jouissif que dans la série « Better call Saül » quand l’avocat qui ne renie pas les compromissions retrouve ses valeurs et défend le fermier dont la petite parcelle de désert du nouveau Mexique empêche le conglomérat de finaliser son projet immobilier (l’argument « visuel » inoubliable qu’il trouve fait écho aux provocations visuelles de Judith David ; ces allégories sexuelles depuis le théâtre de l’antiquité, la scène Shakespearienne jusqu’aux nôtres).
Ces thérapies de groupe existent : pour la résolution des conflits, les positions perceptuelles, permettent au sujet de donner voix aux différents protagonistes, de faire entendre ses ressentis, et à l'empathie de calmer la colère ou d'apaiser la tristesse. Pour le cadre naturel, les thérapies transgénérationnelles et leurs controverses interrogent dans l'inégale série "le chemin de l'Olivier".
Nos ambivalences se perçoivent, font l'intérêt des films, mais celui ci, innovant, donne image et voix au bouffon qui ose exprimer les hypocrisies ; puis libère pour le spectateur, la voix intérieure du personnage (astuce planante, l'hypnose le permet aussi) : ce qui passe de l’inconscient, vers la prise de conscience.
Ce qu’on décèle en soi et que l’on ose à peine s’avouer (ce mari qui normalise, de par son privilège d’être né homme, d’échapper aux tâches domestiques – cette femme d’affaire riche qui autojustifie son mérite: quand on veut, on peut…), ces lâchetés quotidiennes, ce snobisme, nos jugements… Il est rare qu’un film énonce le mot à mettre sur cette sensation : notre honte – A peine éprouvée, niée, scotomisée, expulsée… pour reprendre l’apparence, les attitude et les fuites, permettant de protéger le « confort » intérieur –
Le confort n’étant jamais une position qui permet de découvrir, d’agir, d’élargir nos vie, a décrypté Mélanie Bestel présente à l’issue de la projection, dépeignant le travail de toute la troupe, jonglant entre réalisme et conte, l’acceptation de toutes les idées pour leur valeur en tant que points de vue, même si on n’est pas d’accord. Partir « de soi », de ses expériences, pour « partir de » soi, expérimenter d’autres points de vue. Faire société n’est pas un consensus mou. C’est un bouillonnement créatif où chacun devrait se sentir légitime pour ce qu’il est.
Et la dérision, l’humour, la satire, ont toujours lutté contre les oppressions…
Ce ton est simplement essentiel, pour Judith Davis qui vise à alléger le spectateur de ses angoisses, le libérer de ses certitudes acquises, de ses croyances limitantes pour lui redonner, énergie vitale, élan créatif (ici celui d’Elisa).
« les seuls endroits qui peuvent nous permettre de nous réparer, de penser un présent et un futur digne, où le désaccord peut exister, où l’organisation collective s’invente », sont menacés. Le promoteur est confronté sans hostilité, mais sans appel « clairement vous ne comprenez pas - on ne déplace pas un sol… » qui a mis des années à s’enrichir en permaculture. Et ce vivre ensemble n’a pas de prix.
Et, oui, il existe bel et bien des lieux de vie alternatifs et autogérés, hors des structures institutionnelles, il y en a un dans mon village, (également cerné par la progression des lotissements immobiliers…).
Oui, ces îlots de refuge, d’Asile, cathédrales ou châteaux, ruines réinventées… répondent à la nécessité de pouvoir trouver un lieu où l’on pourra discerner ce dans quoi on est englué, se ressourcer, se retrouver au sens propre, depuis l’enfant dont on a nié les aspirations, pour réinventer son propre chemin.
Précipitez vous s’il est encore programmé (malgré le bouche à oreille, le critère sans appel du nombre d’entrées, a coupé sa visibilité). A mon sens, le titre « bonjour l’asile », l’affiche, et la bande annonce, desservent le film, pourraient évoquer une énième comédie sur les incohérences de notre monde, formatée et simpliste. Reprendre en titre « Hospitalité Permanente » n’a pas été envisagé ? C’est autrement intriguant (cette réplique « j’ai pris des œufs à l’HP » !) et le bouche à oreille aurait pu être « tu sors de l’HP ? tu as été voir l’HP ? »….
Ce film aux multiples lectures et effets « réfléchissants » résonne en nous un long temps ultérieur. Met en mouvement des émotions profondes, et c’est tellement salutaire !!
Ouvrant un abime de questionnements…
Leur collectif « l’avantage du doute », pour le coup, porte particulièrement bien son nom.