*Backrooms* est un film d’atmosphère avant d’être un film de récit, une expérience de malaise avant d’être une mécanique d’horreur pleinement satisfaisante. Kane Parsons adapte moins un phénomène Internet qu’une sensation : celle d’un lieu qui n’aurait jamais dû exister, mais qui semble pourtant avoir toujours été là, tapi derrière les murs du réel. Et c’est dans cette intuition que le film trouve sa beauté la plus évidente comme sa limite la plus tenace.
Le projet impressionne d’abord par sa compréhension presque instinctive de la peur contemporaine. Ici, l’effroi ne vient pas du château, de la cave gothique ou de la forêt obscure, mais d’espaces trop familiers pour être rassurants : couloirs jaunâtres, bureaux vides, surfaces commerciales, salles anonymes, architecture molle et utilitaire. *Backrooms* sait que le plus inquiétant n’est pas l’inconnu absolu, mais le connu légèrement déplacé. Un mur trop propre. Une lumière trop stable. Une pièce qui ressemble à quelque chose, sans être vraiment destinée à rien.
C’est là que Parsons révèle un vrai regard de cinéaste. Le film ne se contente pas d’aligner des décors étranges : il fait de l’espace une force psychologique. Les lieux ne sont pas seulement visités, ils contaminent. Ils s’étendent, ils absorbent, ils désorientent, mais surtout ils renvoient aux personnages une version appauvrie, déformée, presque insultante du monde dont ils viennent. Les Backrooms ne ressemblent pas à un enfer ; elles ressemblent à la copie ratée d’un monde déjà dévitalisé. Cette nuance est essentielle, et le film la comprend très bien.
Visuellement, l’œuvre possède une puissance rare. Parsons sait composer des cadres où le vide devient actif. Un couloir désert, chez lui, n’est jamais seulement un couloir désert : c’est une promesse de dérèglement. Les lignes fuient, les volumes paraissent trop simples, les angles trop neutres, les distances trop indifférentes. Le film crée une horreur de la platitude, de la répétition, de l’architecture sans âme. Il y a quelque chose de profondément moderne dans cette façon de transformer des lieux banals en pièges métaphysiques.
Le son, lui, est probablement l’un des grands triomphes du film. *Backrooms* comprend que la peur ne naît pas uniquement de ce que l’on voit, mais de ce que l’on n’arrive pas à situer. Le bourdonnement des néons, les vibrations sourdes, les silences trop pleins, les bruits qui semblent venir d’une distance impossible : tout concourt à donner l’impression que l’espace a sa propre respiration. Même dans ses moments les moins narrativement tendus, le film conserve une texture sensorielle extrêmement efficace.
Mais cette maîtrise formelle n’efface pas les faiblesses d’écriture. *Backrooms* fascine souvent davantage qu’il ne bouleverse. Il installe une ambiance avec une précision redoutable, mais peine parfois à donner à ses personnages la même profondeur que ses décors. On sent ce qu’ils représentent avant de sentir pleinement ce qu’ils vivent. Le film a des figures humaines solides, bien interprétées, parfois touchantes, mais elles restent souvent au service de l’idée centrale plutôt qu’elles ne la débordent.
C’est le paradoxe du film : il est très incarné dans sa mise en scène, moins dans sa dramaturgie. L’espace a une mémoire, une logique, une humeur ; les personnages, eux, paraissent parfois dessinés pour activer les thèmes attendus — perte, culpabilité, désorientation, fragilité mentale, besoin de comprendre ce qui ne peut pas l’être. Tout cela fonctionne, mais rarement avec l’évidence émotionnelle qui ferait passer le film d’une expérience intrigante à une œuvre réellement obsédante.
Chiwetel Ejiofor apporte heureusement une gravité précieuse. Il donne du poids à un personnage qui, sur le papier, pourrait sembler trop programmatique. Son jeu contient une fatigue, une crispation, une forme de dignité abîmée qui enrichissent considérablement le film. Il rend crédible l’idée qu’un homme puisse se perdre non seulement dans un lieu, mais dans une hypothèse : celle qu’il existe quelque part une explication à son propre effondrement.
Renate Reinsve, de son côté, offre une présence plus intériorisée, plus inquiète. Elle apporte au film une intelligence sensible, une manière de regarder l’horreur non comme un spectacle, mais comme une énigme morale. Pourtant, son personnage souffre parfois d’un traitement trop lisible. Le film veut en faire un contrepoint humain, presque analytique, mais il ne lui accorde pas toujours assez de zones d’ombre pour qu’elle devienne pleinement inoubliable. Elle intrigue plus qu’elle ne transperce.
Le plus grand problème de *Backrooms* tient sans doute à son passage du format court à celui du long métrage. Le concept d’origine repose sur une sensation pure : être tombé dans un lieu impossible, sans carte, sans règle, sans raison. Or un film doit avancer, organiser, développer. Parsons tente donc de construire un récit autour d’une peur qui, par nature, résiste à la construction. Le résultat est souvent captivant, parfois répétitif. L’œuvre gagne en ampleur ce qu’elle perd ponctuellement en mystère brut.
On sent parfois le film tiraillé entre deux désirs : préserver l’opacité primitive des Backrooms ou donner au spectateur assez de matière dramatique pour soutenir une œuvre de cinéma complète. Les meilleurs moments sont ceux qui acceptent le trouble, la suspension, la désorientation. Les moins convaincants sont ceux où le film semble vouloir théoriser son propre vertige, comme s’il craignait que le malaise ne suffise pas. À force de vouloir donner du sens à l’anomalie, il lui arrive d’en réduire légèrement la puissance.
Cela dit, il serait injuste de minimiser l’audace de l’entreprise. *Backrooms* n’est pas une adaptation opportuniste ou paresseuse. Le film respecte profondément l’essence du phénomène dont il est issu : cette terreur molle, administrative, presque anti-spectaculaire, qui donne l’impression que le monde moderne a généré son propre purgatoire. Parsons ne cherche pas à rendre les Backrooms plus “cinématographiques” au sens le plus attendu ; il essaie plutôt de faire entrer le cinéma dans leur logique sèche, jaune, monotone et malade.
Le résultat possède une vraie singularité. Même quand le film déçoit un peu, il ne ressemble pas à grand-chose d’autre. Il y a dans sa mise en scène une sensibilité numérique, une mémoire du found footage, une culture du glitch et de l’image artificielle, mais aussi une ambition de cinéma physique, tangible, presque architecturale. Parsons filme les espaces comme s’ils étaient à la fois des décors, des symptômes et des erreurs de système. Cette hybridation donne au film sa personnalité la plus forte.
Là où *Backrooms* manque encore de grandeur, c’est dans sa capacité à transformer son concept en émotion durable. On admire beaucoup. On est souvent happé. On est parfois sincèrement mal à l’aise. Mais on ne ressort pas totalement ravagé. Le film hante par fragments : une lumière, un angle, un couloir, un bruit, une sensation de profondeur absurde. Il laisse moins une blessure qu’une persistance, moins un choc qu’un arrière-goût.
C’est une œuvre prometteuse, très tenue par endroits, mais pas entièrement accomplie. Elle possède des fulgurances de grand film d’horreur, sans toujours avoir la densité humaine ni la progression dramatique nécessaires pour les soutenir jusqu’au bout. Son imaginaire est plus fort que son récit, sa mise en scène plus convaincante que son écriture, son atmosphère plus mémorable que ses personnages.
Mais ce déséquilibre fait aussi partie de son intérêt. *Backrooms* ressemble à un film coincé entre la révélation et l’esquisse, entre le coup de génie sensoriel et le premier long métrage encore imparfait. On y voit un cinéaste avec un instinct rare, une maîtrise de l’espace déjà remarquable, une compréhension très fine des peurs contemporaines. On y voit aussi les limites d’un univers qui, pour devenir cinéma, doit accepter de perdre une part de son mystère originel.
En somme, *Backrooms* est une réussite partielle, mais une réussite qui compte. Pas le chef-d’œuvre définitif que son concept pouvait laisser espérer, pas non plus un simple exercice de style. C’est un film troublant, ambitieux, souvent superbe dans son malaise visuel et sonore, mais retenu par une écriture trop démonstrative et une émotion trop intermittente. Une œuvre dont les murs restent plus vivants que certains de ses personnages, mais dont les meilleurs couloirs suffisent à prouver qu’un vrai cinéaste est en train d’apprendre à se perdre.
Spoilers:
*Backrooms* est un film plus intéressant qu’abouti, plus habité par une idée que par des êtres, plus impressionnant comme geste de mise en scène que comme tragédie humaine. C’est précisément ce qui le rend difficile à juger : il a l’évidence d’une vision, mais pas toujours la chair d’un grand film. Kane Parsons ne se contente pas d’adapter un mème horrifique ; il tente de donner une architecture, une mythologie et une mélancolie à une sensation née d’Internet : celle d’un monde familier qui aurait perdu son mode d’emploi.
Le film part d’un postulat d’une limpidité presque enfantine : une porte étrange apparaît dans le sous-sol d’un magasin de meubles. Cette simplicité est la grande force du projet. Un commerce banal, des néons, du papier peint, des tapis, une cave, puis une faille. Le fantastique ne descend pas du ciel : il s’ouvre dans l’arrière-boutique du capitalisme ordinaire.
Le génie visuel du film tient à cette banalité malade. Parsons comprend que l’horreur des Backrooms ne vient pas seulement de ce qu’on pourrait y croiser, mais de ce qu’on y reconnaît. Ce ne sont pas des catacombes gothiques, pas des enfers baroques, pas une planète hostile : ce sont des bureaux, des couloirs, des showrooms, des salles commerciales sans usage, des copies approximatives du réel. Le décor fonctionne comme une mémoire de supermarché : tout est là, mais tout est faux.
Là-dessus, le film est souvent brillant. Les Backrooms ne sont pas seulement un décor ; elles sont une critique muette du monde contemporain. Elles ressemblent à ce qu’il reste après que la vie a été remplacée par son aménagement : des zones de passage, des surfaces de vente, des chambres-témoins, des couloirs sans destination. Quand Clark, propriétaire d’un magasin de meubles raté, pénètre dans ce labyrinthe, il ne tombe pas dans un autre monde : il tombe dans la version métaphysique de sa propre vie. Un homme qui vend des intérieurs sans foyer se retrouve prisonnier d’intérieurs sans habitants.
Le meilleur du film est là : dans cette fusion entre espace mental et espace commercial. Clark n’est pas un héros d’horreur classique. C’est un homme usé, humilié, alcoolique, divorcé, ancien architecte devenu gestionnaire d’un magasin grotesque. L’idée est très forte : Clark a passé sa vie à vouloir construire, il finit absorbé par une architecture qui se construit contre lui.
Mais c’est aussi ici que *Backrooms* commence à révéler ses limites. Le personnage est conceptuellement excellent, dramatiquement plus fragile. Clark est une très bonne idée de personnage, pas toujours un grand personnage. On comprend vite ce qu’il représente : l’échec, la honte, la fuite, le ressentiment, le désir de se réfugier dans une version alternative de sa vie. Mais le scénario le traite parfois comme une équation psychologique plus que comme une présence imprévisible. Il y a chez lui une part de cliché : l’homme brisé, alcoolisé, amer, incapable de regarder sa responsabilité en face.
Chiwetel Ejiofor sauve beaucoup. Il donne à Clark une densité que l’écriture ne lui accorde pas toujours. Son visage porte mieux le film que certains dialogues : fatigue des yeux, orgueil blessé, panique qui devient exaltation, puis abandon. Il est particulièrement convaincant quand Clark cesse d’avoir peur des Backrooms et commence à les désirer. C’est là que le film trouve son poison : l’enfer devient tentant parce qu’il offre une cohérence à celui qui n’en a plus. Le labyrinthe ne l’emprisonne pas seulement ; il lui propose une mythologie personnelle.
Mary Kline, la thérapeute jouée par Renate Reinsve, est l’autre grande intuition du film. En théorie, elle devait être le contrepoint parfait : celle qui interprète les blessures des autres se retrouve projetée dans un lieu qui matérialise les blessures sans les expliquer. Elle entre dans les Backrooms pour chercher Clark, mais le film déplace progressivement l’horreur vers elle. Mary finit par être récupérée par Async après avoir fui une version monstrueuse de Clark, tandis que les Backrooms commencent à répliquer ses propres souvenirs. C’est une idée puissante : personne n’entre dans ce lieu comme simple observateur. Les Backrooms contaminent tout regard posé sur elles.
Pourtant, Mary souffre du même problème que Clark : elle est plus fonctionnelle qu’inoubliable. Renate Reinsve apporte une douceur inquiète, une intelligence de jeu, une vraie fragilité morale. Mais son traumatisme d’enfance, ses cassettes d’auto-assistance, sa posture de thérapeute hantée restent parfois trop lisibles. Le film veut faire d’elle une figure de la réparation impossible, mais il ne lui donne pas assez de contradictions concrètes pour que son arc dépasse pleinement le symbole. Elle est touchante ; elle n’est pas toujours vertigineuse.
La grande réussite de Parsons, en revanche, est de ne jamais perdre son sens de l’espace. Pour un premier long métrage, sa maîtrise plastique est sidérante. Le film a été pensé à partir d’un imaginaire numérique, mais il ne se contente pas de singer YouTube au cinéma. Les couloirs ne sont pas seulement des fonds générés : ils ont un poids, une température, une odeur imaginaire. On sent la moquette, l’air recyclé, la poussière humide, le bourdonnement électrique.
Le son est peut-être l’arme la plus efficace du film. *Backrooms* comprend que le silence total est moins angoissant qu’un bruit sans source. Les néons vibrent comme une présence. Les pièces respirent. Les distances mentent. Les sons semblent parfois venir du mauvais endroit, comme si l’architecture elle-même avait une audition défectueuse. Même quand le récit patine, le film reste sensoriellement solide.
Mais cette solidité sensorielle révèle aussi une faiblesse de rythme. *Backrooms* est fascinant tant qu’il suggère. Il devient plus inégal dès qu’il organise. Le passage du court viral au long métrage pose un problème structurel évident : une sensation de neuf minutes peut-elle soutenir près de deux heures de récit ? Parsons répond en ajoutant une intrigue, des personnages, Async, des révélations partielles, des monstres, des doubles, des souvenirs déformés. Certains ajouts fonctionnent ; d’autres alourdissent ce qui, dans le concept original, tirait sa puissance de l’absence d’explication.
Le film est donc pris dans une contradiction : il doit raconter pour exister comme long métrage, mais chaque couche narrative menace d’affaiblir l’étrangeté primitive des Backrooms. Quand Clark découvre la faille, quand il avance dans les couloirs jaunâtres, quand il comprend que la géométrie ne répond plus, le film est à son sommet. Quand il explicite davantage son sous-texte — mémoire, trauma, copies défectueuses, identité fracturée — il devient plus attendu.
La fin est intéressante, mais pas totalement bouleversante. Clark, avalé par son fantasme de refuge, finit face à une version monstrueuse de lui-même : une caricature géante, grotesque, presque ridicule, issue de son costume publicitaire. C’est une très bonne idée de cinéma d’horreur : le monstre n’est pas seulement l’inconscient, c’est l’image sociale devenue chair. Clark est tué par la mascotte de sa propre humiliation. La scène a une logique cruelle, presque parfaite. Pourtant, elle manque d’un dernier degré de tragédie. On comprend le symbole avant de le ressentir pleinement.
L’ultime déplacement vers Mary est plus prometteur. Le film suggère que les Backrooms ne sont pas un pur décor métaphorique autour de Clark, mais un système qui absorbe et reproduit toute mémoire humaine. C’est probablement la piste la plus riche : les Backrooms ne sont pas le passé, mais une machine qui fabrique du faux passé. Elles ne conservent pas les souvenirs ; elles les imitent mal. L’horreur n’est donc pas d’être oublié, mais d’être recomposé par quelque chose qui ne nous comprend pas.
C’est là que *Backrooms* trouve sa modernité. Beaucoup de films d’horreur parlent de trauma. Celui-ci parle plutôt de simulation traumatique. Le réel n’est plus simplement hanté : il est copié, compressé, dégradé, réassemblé. Les murs ne saignent pas ; ils bugguent. Les monstres ne surgissent pas d’une mythologie ancienne ; ils ressemblent à des erreurs de rendu, des corps mal générés, des souvenirs passés dans une machine incapable de saisir leur texture humaine. Parsons, issu de Blender, de YouTube et de l’horreur analogique, filme l’épouvante comme un défaut de modélisation du monde.
Le problème, c’est que cette modernité conceptuelle ne suffit pas toujours à faire un grand film. *Backrooms* impressionne plus qu’il n’émeut. Il inquiète plus qu’il ne hante. On en sort avec des images fortes, une ambiance très maîtrisée, une vraie admiration pour l’audace de Parsons, mais aussi avec la sensation d’un film encore partiellement prisonnier de son dispositif. Le labyrinthe est mémorable ; les êtres qui s’y perdent le sont moins. Le concept survit parfois aux scènes qui devraient l’incarner.
Il faut toutefois reconnaître ce que le film accomplit. Parsons ne livre pas un produit opportuniste plaqué sur une propriété Internet. Son rapport au matériau est intime. Il ne cherche pas à “normaliser” le phénomène ; il essaie d’en préserver la sensation première. Même quand il échoue partiellement, il échoue dans la bonne direction.
Au fond, *Backrooms* est un film de seuil : entre court et long, entre Internet et cinéma, entre décor et psyché, entre analog horror et production A24, entre génie intuitif et dramaturgie encore inégale. Il y a des scènes qui semblent annoncer un cinéaste majeur, et d’autres qui rappellent qu’un univers ne remplace pas toujours une narration. C’est une œuvre avec une vraie signature, mais pas encore une œuvre pleinement souveraine.
Le verdict critique, sans détour : *Backrooms* est un film fascinant, sensoriel, parfois magistral dans sa manière de faire de l’espace une maladie mentale. Il mérite d’être vu pour son ambiance, son architecture, son usage du son, son audace de transposition et quelques fulgurances visuelles réellement singulières. Mais il reste limité par une écriture psychologique trop démonstrative, des personnages plus symboliques que profondément incarnés, et une tendance à confondre mystère et flottement dramatique.
C’est un beau demi-labyrinthe : assez profond pour qu’on s’y perde, pas assez humain pour qu’on ait toujours peur de ne jamais en sortir.