Andrew Stanton revient à la franchise qui a fait sa carrière — il avait déjà coécrit les trois premiers volets et signé, entre-temps, Finding Nemo et WALL-E, deux films eux aussi traversés par la question de ce qui survit à l'abandon. Qu'il revienne, plus de trente ans après le Toy Story originel, pour signer ce cinquième chapitre, n'avait donc rien de complaisant : on pouvait légitimement attendre de lui qu'il sache faire d'une suite commerciale autre chose qu'une suite commerciale.
Bonnie a huit ans désormais, elle joue encore, mais elle ne sait plus se faire d'amis — et ses parents, faute de mieux, lui offrent une tablette en forme de grenouille, Lily. De ce cadeau naît un déplacement en cascade. Les jouets sont relégués au garage ; Jessie et son cheval Pile-Poil, eux, s'échappent et se retrouvent égarés, avant d'être ramenés par hasard à l'ancienne adresse inscrite dans les chaps de la cow-girl — où ils découvrent, à la place d'Emily, Blaze, une autre fillette esseulée, entourée elle aussi d'objets technologiques mis au rebut. En parallèle, deux sous-intrigues : Buzz, qui n'ose pas demander Jessie en mariage, et Woody, revenu affronter, à sa manière bonhomme, les premiers signes de son propre vieillissement. En somme, que devient le jeu (et donc l'enfance, et donc l'amitié) quand la médiation technologique s'interpose entre l'enfant et le monde.
La réponse se loge d'abord dans un partage visuel entre le réel (filmé dans une facture typique du studio Pixar) et les moments où l'imagination de Bonnie prend le pouvoir, traités dans un trait storybook nettement plus stylisé (à l'image des derniers Dreamworks). L'intention est de donner au jeu un langage plastique singulier, faire sentir dans la texture du film ce que le jeu apporte de surcroît à l'existence. Mais cette stylisation illustre une scène, puis se referme sans irriguer le reste du récit. Ce dispositif formel qui aurait pu structurer tout le film (l'imagination comme concurrent au réel technologique) se retrouve cantonné au rang d'intermède décoratif. Le film sait où se trouve la beauté mais ne sait pas la raconter.
Le même sort frappe Lily. Le choix de l'incarner sous des traits amphibiens, mi-aquatiques mi-terrestres, portait en germe une vraie pensée sur l'ambiguïté de l'objet technologique : ni tout à fait un jouet, ni tout à fait un outil, quelque chose qui prétend faire passer l'enfant d'un état à un autre tout en l'y enfermant. Le doublage, conçu dans un registre d'arrogance enjouée, esquisse au départ une diction qui imite l'amitié sans l'habiter — et c'est, un instant, la satire la plus efficace du film, plus mordante qu'aucun discours explicite sur les dangers du numérique. Mais le scénario ne donne jamais à ce dispositif l'occasion de se retourner contre lui-même, de révéler une scène où l'artifice de Lily se fissure sous nos yeux. Elle reste un antagoniste de surface, qu'on contourne plutôt qu'on affronte, et la critique du big tech se résout par évitement narratif.
Cette défaite par évitement se mesure plus nettement encore si l'on convoque, pour un instant, l'inventaire réel des maux qu'on impute aujourd'hui à l'enfance happée par les écrans : la vampirisation de l'attention ; la distorsion de la perception du temps, qui fait qu'une heure de défilement s'évapore sans laisser de trace mnésique ; les relations parasociales, qui simulent l'intimité tout en désapprenant le coût réel de la présence à l'autre ; l'absence de toute limite temporelle, faute de fatigue, de faim ou d'ennui pour borner l'usage ; l'atrophie de l'imagination, privée de l'espace vide nécessaire à son exercice ; le harcèlement ; et jusqu'au déficit moteur, cette immobilité que l'écran impose au corps de l'enfant. Toy Story 5 convoque l'ensemble de ce tableau sous une seule étiquette — Bonnie « accro » à Lily — sans jamais s'arrêter sur l'un de ces symptômes pour le faire vivre dramatiquement. La critique est inoffensive : on ne combat pas un mal qu'on refuse de regarder de près.
Le film introduit pourtant, à mi-parcours, une nuance qui mérite d'être créditée : les trois compagnons que Jessie se fait dans la maison de Blaze — un hippopotame-GPS nommé Atlas, un appareil photo baptisé Snappy, et ce pot d'apprentissage increvable — sont eux aussi, à la lettre, des objets technologiques, et le film les traite pourtant avec une tendresse qu'il refuse obstinément à Lily. Cette dissymétrie complique utilement le manichéisme apparent du propos : ce n'est donc pas la technologie en soi qui est visée, mais une technologie précise, celle qui sollicite sans relâche, qui remplace le lien plutôt que de l'outiller.
Le traitement de Woody illustre la même retenue. Le film s'autorise à le faire vieillir visiblement (peinture écaillée, silhouette empâtée) et cette seule décision aurait pu ouvrir le territoire le plus risqué de tout le long-métrage mais chaque signe de cette usure est immédiatement recyclé en gag. On rit du ventre, on rit de la calvitie, et la question qu'ils convoquaient se dissout dans l'éclat de rire qui devait, en principe, ne faire que l'accompagner. Le potentiel tragique du personnage est ainsi sacrifié sur l'autel du confort tonal et c'est un sacrifice révélateur, puisqu'il dit assez clairement jusqu'où le film est prêt à aller dans l'inconfort qu'il prétend pourtant rechercher.
Cette tendance à l'esquive se retrouve enfin dans la construction du récit lui-même, qui s'éparpille entre la quête de Jessie, la timidité sentimentale de Buzz, et l'irruption d'un essaim de doubles de Lightyear échappés d'un conteneur échoué. Chaque strate narrative ici fonctionne en autarcie, sans dialoguer avec les autres, et leur multiplication ne ressemble qu'à une nécessité de remplissage, celle d'une franchise vieille de trente et un ans qui doit caser un casting devenu trop nombreux pour le temps qui lui est accordé. Mais la dispersion narrative n'est pas seule fautive : la manière dont ces strates convergent finit, elle, par friser le grotesque. Voir cet essaim de doubles de Buzz Lightyear, surgi par pur hasard scénaristique d'un conteneur égaré, se métamorphoser en nuée de drones pour résoudre une problématique relève du contresens.
Que reste-t-il, alors, si chacune des promesses thématiques du film se referme avant d'avoir produit sa pleine conséquence ? Il reste, précisément, ce que le film n'a jamais cessé de savoir faire depuis trente ans : convoquer des voix familières, leur faire échanger des répliques qui rappellent pourquoi on les a aimées. Toy Story 5 offre, en miroir de cet échec, la preuve renouvelée que la simple présence de ces personnages, indépendamment de ce qu'on leur fait dire, suffit encore à produire de l'émotion. C'est peu, au regard de ce que le film annonçait. C'est, malgré tout, quelque chose.