Du grand cinéma au service du théâtre
En 2021, la chinoise Chloé Zhao avait fait une entrée fracassante avec Nomadland, son 1er film, qui avait tout de même raflé 3 Oscar – sans compter 3 Bafta Awards et 2 Golden Globe -, dont celui du meilleur film et de la meilleure réalisation et, pour clore la liste, le Lion d’Or à Venise. Pas mal pour une débutante… Son incursion dans le domaine des super-héros à la mode Disney avait été plutôt concluante. Nouveau changement de genre avec ces 125 minutes absolument éblouissantes. Angleterre, 1580. Un professeur de latin fauché, fait la connaissance d’Agnes, jeune femme à l’esprit libre. Fascinés l’un par l’autre, ils entament une liaison fougueuse avant de se marier et d’avoir trois enfants. Tandis que Will tente sa chance comme dramaturge à Londres, Agnes assume seule les tâches domestiques. Lorsqu’un drame se produit, le couple, autrefois profondément uni, vacille. Mais c’est de leur épreuve commune que naîtra l’inspiration d’un chef d’œuvre universel. Tragédie fascinante de beauté, de force et d’émotion. Peut-être le meilleur film de ce début d’année.
Rares sont les films qui nous parlent de Shakespeare. Depuis 1998 et le Shakespeare in Love de John Maidden, je n’ai pas souvenir d’une autre production ayant pour sujet l’auteur lui-même, sans oublier les très nombreuses adaptations de ses pièces pour le grand écran. Certes, on ne sait pas grand-chose de la vie réelle de l’auteur. – Certains même doutent de son existence… c’est vous dire ! -. Ce film est basé sur un livre écrit par l’autrice nord-irlandaise Maggie O’Farrell, dont le projet était de mettre en avant le jeune fils de Shakespeare décédé de la peste bubonique, et largement ignoré dans les livres d’histoire. Elle a donc effectué des recherches sur la vie à la fin du XVIe siècle en Angleterre, et sur, bien entendu, le célèbre Globe Theater où les pièces du grand William furent jouées pour la première fois, mais, sachons-le, une grande partie de l’histoire sur lequel le scénario est construit est purement fictionnelle. Et alors !!! L’histoire est ici centrée sur Agnès, Madame Shakespeare herself, et non sur celle de l’auteur célèbre. En aucun cas, il ne s’agit d’un biopic. Chloé Zao a donc pu se débarrasser des conventions souvent empesées de la reconstitution historique pour évoquer l’amour, le deuil et le pouvoir réparateur de l’art. Cela nous donne une œuvre viscérale, âpre et bouleversante.
Le casting est entièrement dominé par l’incarnation flamboyante de la magnifique Jessie Buckley, favorite des Oscar. Paul Mescal, pour sa part, parvient à humaniser celui qu’on ne perçoit que comme une sorte de monstre de la littérature et du théâtre. Citons encore Emily Watson, Joe Alwin, et surtout le jeune Jacobi Jupe dont on reparlera à coup sûr. Et ce n’est pas tout. Quand on s’intéresse aux génériques, on y découvre des choses passionnantes. D’abord que la musique splendide est signée du grand Max Richter et que le film est coproduit par Sam Mendes et Steven Spielberg… excusez du peu ! La cinéaste fait de la première partie du film, une sorte de chant primitif célébrant la nature, les sens et les passions humaines. Dans la deuxième partie, le film tente avant tout – et réussit – à matérialiser l’intolérable douleur du deuil, d’une manière très physique. Enfin, le final culmine dans un paroxysme émotionnel irrésistible qui contribue pleinement à la réussite magistrale de ce film comme on n’en voit peu. Magistral, je le répète !