A family story
Steven Soderbergh a encore trouvé le moyen de tordre les codes sans les casser. Dans Presence, la caméra n’observe pas : elle habite les lieux. Dès les premières secondes, on est l’entité qui hante cette maison, son regard - un œil flottant, silencieux et curieux.
Pas besoin d’exposition interminable ni d’effets tonitruants : en quelques plans, on pénètre l’intimité d’une famille qui emménage, et on sent, après quelques dialogues, qu'un drame va se jouer.
On pourrait croire à un énième film de fantômes, à des murs qui saignent et des portes qui grincent. Mais non. Presence choisit la tendresse curieuse d’un spectre qui découvre avant de hanter.
Ce point de vue permanent à la première personne - tel un FPS - fait presque de ce poltergeist un passage entre deux mondes, le nôtre et celui du film. On ne regarde pas seulement cette famille, on fait corps avec ce regard invisible, voyeur et bienveillant à la fois.
Et à travers lui, on découvre des personnages brisés, écartelés par un drame qu’on devine avant qu'il ne soit expliqué. Les parents s’aiment mal, s’éloignent, incapables de comprendre leur fille qui s’enfonce dans le silence. Le frère, égoïste et sûr de lui, porté par sa propre réussite, supporte difficilement l'ombre de ce drame.
C’est dans ces scènes là que Soderbergh touche juste. Pas d’artifice, pas de pathos : juste la tension crue des non-dits familiaux, de ces conversations qui débordent du cadre. J’y ai retrouvé une justesse rare ramenée à ma propre expérience - celle des familles qui vacillent sans s’effondrer. Peut-être que mon regard de père y a projeté quelque chose, mais le film invite à ça : l’identification intime qu'on ne souhaite à personne.
Les raisons de la présence, elles, restent longtemps floues mais se précisent peu à peu, jusqu’à révéler un jeu cruel, où la possession n’est plus une question de démons, mais de confusion, de manipulation froide et d’adolescence en perte de repères.
Soderbergh aborde l'horreur du quotidien par le prisme du fantastique et surtout, il nous rend impuissants face à ce qui se joue.
Au final, Presence n’est pas un film d’horreur : c’est une méditation spectrale sur la famille et le deuil. Une œuvre à la fois troublante et délicate, qui nous fait sentir, l’espace d’un instant, ce que c’est qu’être à la fois capable et impuissant, persuadé et déstabilisé, vivant et fantôme.