Qui est le film ?
Amélie et la Métaphysique des tubes, coréalisé par Maïlys Vallade et Liane-Cho Han, est une adaptation libre du roman autobiographique éponyme d’Amélie Nothomb, paru en 2000. Présenté à Cannes en séance spéciale et lauréat du Prix du public à Annecy, le film emprunte la voie délicate d’une transposition sensorielle d’un récit d’éveil à la conscience.
Il ne s’agit pas ici de raconter l’enfance d’une romancière célèbre, mais de tenter de représenter (littéralement) l’expérience d’être au monde avant même de pouvoir le penser. À hauteur de nourrisson, le film promet de filmer le surgissement du sujet, la lente émergence d’un “je” dans le flux indistinct du monde.
Que cherche-t-il à dire ?
Le projet du film est radical : explorer l’avant-langage, l’avant-mémoire, l’avant-narration. L’enfant qu’est Amélie, ou plutôt ce tube qu’elle prétend être, ne parle pas, pense à peine, mais ressent tout. Le film cherche à capturer cette pré-conscience, ce moment suspendu où le monde existe sans qu’on l’ait encore nommé.
Il ne veut pas illustrer un texte littéraire, mais traduire son geste : faire du cinéma une métaphysique de l’incarnation. Il ne s’agit pas de retracer une biographie, mais de donner forme à une condition existentielle, celle d’un être en devenir, pris dans une fusion sensorielle avec ce qui l’entoure.
Par quels moyens ?
Adapter Métaphysique des tubes exigeait de traduire à l’écran une expérience presque indicible : celle d’une conscience en formation, d’un être d’abord végétatif puis traversé de fulgurances sensorielles, d’idées délirantes, de fragments de lucidité quasi divine. Le film choisit alors la voie du tactile et du sensoriel, préférant les impressions diffuses et les grandes déclarations. C’est par l’attention portée aux textures (le lait, l’eau, le chocolat blanc) aux sons que s’opère cette étrange montée en conscience.
Mais le film ne montre pas une narration classique, mais une série de mutations perceptives, qui donnent au récit sa texture étrange, flottante, et paradoxalement incarnée.
La nourrice, la grand-mère, la famille et le Japon : quatre présences qui balisent l’éveil d’Amélie et ancrent le film dans une géographie affective, sensorielle, à la lisière de la mythologie. Chacune de ces figures représente une médiation entre l’enfant-tube et le monde : la nourrice japonaise incarne une forme d’amour infra-verbal, fait de gestes et de proximité charnelle, une tendresse qui passe par la peau plus que par les mots. Elle est le premier contact avec l’altérité, avec un monde extérieur qui n’est pas violent, mais enveloppant. Une manière pour le film de dire que la langue n’est pas le premier lien, que l’amour peut précéder l’identité.
La grand-mère, elle, débarque comme un choc. Elle apporte le goût, la voix, la culture, et surtout le chocolat blanc : c’est une visitation qui réveille en Amélie une appétence pour le monde. Quant au Japon, il n’est jamais simplement un décor. Il est à la fois terre d’étrangeté et d’intériorité. Le regard d’Amélie sur ce pays est ambivalent, imprégné d’un exotisme doux-amer, parfois teinté de distance critique, mais traversé de fascination.
L’ironie du roman d’Amélie Nothomb, ses formules métaphysiques décalées, sont ici transposées en images sursignifiantes, douces et burlesques, qui donnent à voir non pas ce qu’un bébé comprend, mais comment un monde, par à-coups, s’imprime sur une conscience encore informe.
Où me situer ?
Il faut ragarder ce film avec une admiration prudente. Admiratif de son ambition, celle de filmer ce que le cinéma aborde si rarement : la pensée sans forme, la sensation avant le signe.
Mais être prudent face à la fragilité d’un tel pari : l’extrême délicatesse de la mise en scène, si elle échoue à maintenir sa cohérence sensorielle, peut basculer dans la joliesse, ou dans l’abstraction creuse. Amélie et la Métaphysique des tubes évite cet écueil notamment grâce à une direction artistique d’une rare cohérence et délicatesse et à une durée maîtrisée (76 minutes), qui empêche l’épuisement de son dispositif.
Ce que je trouve moins convaincant tient à certains passages plus narratifs : une scène de dispute ou quelques séquences où la voix-off surligne des émotions déjà présentes à l’image. Ces moments rappellent à quel point le film est plus fort lorsqu’il se tait, lorsqu’il laisse l’image prendre le relais de la pensée.
Quelle lecture en tirer ?
En somme, l’enfant ici n’est pas qu'un objet de tendresse. Elle est un mystère. Une entité pensante, mais pas encore articulée. Un être sensoriel qui perçoit, ressent, réagit, avant même de comprendre. Le film nous invite à suspendre notre regard d’adulte, à abandonner toute logique causale, pour épouser ce flux sans hiérarchie qu’est la perception enfantine.