SIRAT, ou Comment faire la fete à la mort
Ah, Cannes, cette grande loterie du bon goût. Cette année, le Prix du Jury est allé à SIRAT, un film qui s’attaque à rien de moins que l’éphémérité de la vie et l’absurdité de la mort.
Noble, certes. Nécessaire, même.
Alors, de quoi parle SIRAT ?
Eh bien, le mot histoire est peut-être un peu trop généreux.
Imaginez :
une bande de trentenaires magnifiques, allergiques au travail comme à la sobriété, qui décident que la seule manière d’affronter l’absurdité terrifiante de la mort est… de faire la fête encore plus fort.
Les voilà partis pour une odyssée psychédélique dans les déserts d’Afrique du Nord, s’abreuvant de drogues « bio » (parce que la chimie, c’est tellement XXe siècle) tout en dansant comme si leur assurance-vie en dépendait.
Et quelque part au milieu de cette rave éternelle, surgit le Minotaure — oui, un véritable Minotaure, parce que rien ne dit « sens de la vie » comme la mythologie grecque qui s’invite sur ton set techno.
Interprété par l’immense Sergi López, il est le seul à sembler conscient que ce labyrinthe de stroboscopes et de câlins en sueur pourrait, en réalité, vouloir dire quelque chose.
Il cherche sa fille et s’accroche au dernier fragment de famille qu’il lui reste.
Les autres ? Trop occupés à contempler le ciel, à s’embrasser sur le front et à murmurer des répliques si maladroites qu’elles font passer les biscuits chinois pour du Shakespeare.
Le message ?
La vie est courte, la mort est absurde, alors fuyons nos responsabilités, rejetons la société, et dansons pieds nus dans les paillettes jusqu’à ce que la fin arrive.
Une philosophie grisante à deux heures du matin — un peu moins, le lendemain, quand il faut payer le loyer.
Visuellement, c’est un régal.
La photographie est somptueuse, la caméra si fluide qu’elle semble danser, les images assez poétiques pour rendre Instagram jaloux.
Par instants, on a l’impression de flotter dans un rêve doré.
Et puis quelqu’un parle.
Les pauvres acteurs non-professionnels, pourtant chargés de si peu de texte, réussissent à transformer chaque mot en épreuve olympique.
C’est douloureux, mais aussi — ironiquement — presque dans le ton : rien ne dure, pas même un dialogue cohérent.
Sergi López, quel cadeau.
Là où les autres trébuchent, il rugit.
Là où le film flirte avec la superficialité, il creuse.
Sa présence est immense, magnétique, inoubliable.
Il ne joue pas, il sauve littéralement le film de l’effondrement sous ses propres stroboscopes.
SIRAT s’effacera, mais Sergi, lui, restera.
Lors des Q&A au MK2 Quai de Seine à Paris on a demande au réalisateur pourquoi ce titre, SIRAT ? Il s’est embarqué dans une odyssée d’embarras.
Sirat désigne le pont du Jugement, tendu entre le paradis et l’enfer, la voie du destin ultime.
Un titre chargé de gravité philosophique, parfait pour un film sur la vie et la mort.
Et l’explication du réalisateur ?
Il l’a choisi parce que… « ça sonnait bien ». Voilà. Le pont de l’éternité réduit à un joli jingle.
On imagine Dante lever les yeux au ciel dans le septième cercle.
En fin de compte, SIRAT ressemble à une nuit de festival dont on ne garde qu’un souvenir brumeux :
des éclats de beauté, beaucoup de bruit, une migraine persistante, et un interprète extraordinaire qu’on n’oubliera jamais.
La rave s’éteint, mais Sergi López — immense, comme toujours — demeure.