Il suffit de prononcer Scream 7 pour qu’un petit courant d’air sinistre traverse la pièce, comme si la saga avait conservé, malgré les années, l’art de faire frissonner avant même de faire jaillir le sang. Fan de la première heure, je m’avance pourtant vers ce nouvel épisode avec une objectivité déjà éventrée : mon affection pour Ghostface n’est pas exactement la meilleure alliée de la rigueur critique. Mais les fidélités anciennes ont parfois cette cruauté particulière : elles reconnaissent mieux que quiconque l’instant précis où le couteau coupe moins bien.
Le destin des grandes franchises horrifiques ressemble d’ailleurs à celui de leurs victimes : on les croit mortes, on les enterre à la va-vite, puis elles se redressent encore, sous un autre masque, un autre titre, une autre affiche maculée de rouge. De Vendredi 13 à Halloween, jusqu’aux cauchemars grimaçants de Freddy, l’histoire du slasher est aussi celle d’un cadavre qu’Hollywood embaume, ressuscite, recoud et remet debout avec plus ou moins de réussite. À force de survivre, certaines sagas finissent par sentir moins la terreur que l’autopsie. Scream 7 n’échappe pas tout à fait à cette malédiction du revenant.
Le film, pourtant, s’ouvre plutôt bien. La scène inaugurale a du tranchant, du nerf, une efficacité presque rassurante. Elle mord vite, elle mord bien, même si elle s’interrompt trop tôt, comme si le film craignait soudain de prolonger trop longtemps sa propre inspiration. Je l’ai trouvée, à titre personnel, plus convaincante que
le meurtre de Cotton Weary dans Scream 3
, et plus inspirée aussi que
certaines acrobaties méta
de Scream 4. Hélas, cette première plaie demeure l’une des plus nettes. Une fois l’entaille faite, le récit s’enfonce dans une zone plus molle, plus grise, plus cotonneuse, où la lame tourne à vide et où l’angoisse peine à coaguler.
Et c’est peu dire qu’il s’attarde. Le cœur du film s’étire comme une veillée funèbre qui aurait perdu son cercueil. On attend les meurtres comme un écolier attend la récréation : avec impatience, ennui, et ce regard de plus en plus fixe vers l’horloge qui ne pardonne rien. Puis les assassinats arrivent enfin, en salves, brutaux, saignants, presque carnassiers, mais sans produire cette ivresse noire, ce plaisir coupable, cette secousse de terreur que le slasher promet d’ordinaire. Le film répand l’hémoglobine avec une générosité presque doctrinale ; il éventre, il tranche, il éclabousse, il lacère. Très bien. Mais le sang, même abondant, ne remplace ni la tension ni la montée du cauchemar. À force de montrer les plaies, le film oublie parfois de les faire sentir.
C’est là que mon jugement vacille. Ce gore plus appuyé, plus gras, plus démonstratif, place souvent Scream 7 sur cette ligne de crête où l’horreur peut soit gagner en brutalité assumée, soit glisser vers quelque chose d’un peu plus vulgaire, presque série B dans ce que l’expression peut avoir de moins flatteur. Je peine à savoir si le réalisateur cherche réellement à déranger le spectateur en enfonçant davantage la saga dans une imagerie plus poisseuse, plus crue, plus viscérale — ce qui, après tout, serait un véritable parti pris — ou s’il jette simplement quelques seaux de sang sur les failles d’une narration bancale pour détourner notre regard. Le film hésite entre le coup de lame et le cache-misère. Il poignarde, certes, mais rarement à l’endroit vital.
Et pourtant, je n’arrive pas à le détester complètement. C’est peut-être le privilège, ou la faiblesse, des sagas qu’on aime : elles survivent parfois à leurs propres blessures. Comme Scream 4, ce septième opus me laisse penser qu’un second visionnage pourrait bien améliorer le premier verdict, ou du moins en déplacer les lignes. Il y a des films qu’on admire d’emblée, et d’autres qu’on excuse presque malgré soi, comme on recueille un rescapé titubant, couvert de sang, vaguement incohérent, mais encore capable d’un sursaut. Scream 7 appartient sans doute à cette seconde famille.
Mon principal reproche, au fond, ne concerne même pas d’abord la narration. Un Scream peut survivre à quelques coutures visibles, à quelques invraisemblances, à quelques faux pas ; la saga a toujours eu assez d’esprit pour transformer certaines faiblesses en clins d’œil. Non, la véritable hémorragie est ailleurs : dans les personnages. Ils sont d’une pâleur presque spectrale. Ils parlent, courent, crient, tombent, mais peinent à exister autrement que comme silhouettes promises à l’abattoir. Dans une franchise qui a longtemps su donner à ses victimes du relief, du nerf, un peu de chair avant de les offrir au couteau, c’est un défaut plus grave qu’il n’y paraît.
Et je ne parle même pas
des trois meurtriers, qui achèvent de plomber une galerie de personnages
déjà bien exsangue.
Le premier, le fou, ne surprend guère : il relève davantage de la figure attendue que de la révélation véritable. La deuxième, la mère, pose un problème plus gênant encore : elle tue son propre fils sans que le film ne prenne vraiment la peine de donner à ce geste une motivation autre que purement scénaristique — comme s’il fallait surtout égarer le spectateur, quitte à sacrifier toute logique psychologique. Quant au troisième, l’infirmier de l’hôpital psychiatrique, son dévoilement est presque involontairement comique : non seulement je l’avais oublié, mais je n’ai même pas reconnu son visage lorsqu’il s’est démasqué.
Le film semble attendre un choc ; il obtient surtout un flottement. Dans un whodunit horrifique, c’est tout de même ennuyeux quand la chute provoque moins un frisson qu’un embarrassé :
attends… c’est qui déjà ?
Le comble, c’est que même Neve Campbell, présence pourtant presque sacrée dans cet univers, semble ici moins habitée qu’autrefois. Non qu’elle soit mauvaise — elle conserve toujours cette autorité tranquille, cette mémoire incarnée de la saga — mais le film ne lui donne ni assez de matière, ni assez de fièvre, ni assez de nerf pour redevenir pleinement le cœur battant de l’ensemble. Voir une figure pareille traverser un épisode aussi inégal avec si peu de prise dramatique a quelque chose d’un peu mélancolique, comme si la survivante historique errait cette fois dans un film qui ne savait plus très bien comment la faire vivre.
Ainsi Scream 7 n’est ni un cadavre à jeter dans la fosse commune des suites honteuses, ni le grand revenant que la franchise méritait. C’est un film blessé, irrégulier, parfois séduisant dans ses éclats, souvent décevant dans sa durée, qui possède encore quelques sursauts de vie mais laisse trop souvent voir la fatigue sous le masque. On y retrouve de la lame, du sang, des cris, une ouverture plutôt affûtée, quelques éclairs de mise en scène dans la nuit ; on y cherche plus souvent qu’on n’y trouve la vraie morsure. Trois étoiles, donc, pour ce plaisir contrarié : celui d’un slasher qui saigne encore, mais dont la plaie la plus profonde n’est peut-être plus dans ses corps, mais dans ses personnages.