J’y suis allé avec une envie très précise : retrouver chez Sam Raimi ce mélange rarissime de virtuosité joueuse et de mauvais esprit assumé, cette manière de filmer l’horreur comme un tour de manège où l’on rit tout en serrant les dents. Et, dès les premières minutes, “Send Help” donne exactement ce qu’on vient chercher : une énergie de cinéma physique, des idées de mise en scène qui claquent, une cruauté cartoonesque qui s’amuse à faire dérailler le quotidien. Sur le papier, le dispositif est simple (et donc risqué) : une situation de survie qui sert de laboratoire à un rapport de domination très contemporain, avec un duo quasi en vase clos. Dans les faits, c’est justement cette simplicité qui rend le film aussi efficace… quand il accepte de rester à hauteur d’humain, de sueur et de mauvaise foi, au lieu de vouloir constamment surenchérir.
Le cœur battant du film, c’est le face-à-face. Rachel McAdams porte le projet avec une palette étonnamment large : elle peut être drôle sans forcer, touchante sans s’appuyer sur des violons, puis franchement inquiétante dès qu’un sourire dure une demi-seconde de trop. Il y a chez elle une intelligence de jeu qui colle parfaitement à l’esprit du film : on la sent toujours en train d’anticiper, de calculer, de “tenir” la scène, même quand son personnage n’a plus rien pour tenir debout. En face, Dylan O'Brien est parfait dans un registre ingrat : celui du type persuadé d’être né pour diriger, incapable d’allumer un feu sans y voir une agression personnelle. Ce n’est pas juste une caricature de patron toxique : il y a un vrai sens du rythme comique, et surtout une façon de rendre la lâcheté presque… créative. Leur dynamique fait naître les meilleurs moments, ceux où le film ressemble à une négociation permanente entre deux instincts : survivre et avoir raison.
Ce qui m’a le plus impressionné, c’est à quel point Raimi filme la survie comme une guerre d’images. La caméra de Bill Pope a ce côté nerveux, hyper présent, qui transforme un détail en gag ou en menace selon l’angle, et l’on retrouve ce plaisir des gros plans “trop près”, des accélérations, des coups de frein, comme si le film lui-même avait faim. Au montage, Bob Murawski s’amuse avec les transitions et les ellipses : on sent une envie d’“écrire” la scène dans la coupe, de fabriquer des chocs (parfois hilarants) simplement en juxtaposant deux gestes, deux regards, deux états du monde. Et quand la musique de Danny Elfman arrive, elle ne vient pas “souligner” : elle contredit, elle moque, elle relance, elle donne au film une ironie de carnaval macabre qui lui va comme un gant.
Et puis il y a la matière… littéralement. “Send Help” a cette obsession presque enfantine pour tout ce qui gicle, colle, dégouline, et c’est à la fois une signature et un test de résistance. Par moments, c’est jouissif parce que c’est inventif : on a l’impression que le film se fabrique sous nos yeux, avec une jubilation artisanale, un sens du timing qui fait rire juste avant de provoquer un “beurk” bien senti. À d’autres moments, cette gourmandise tourne un peu en rond : à force d’ajouter des couches de crasse et de cruauté, le film finit par perdre un soupçon de sa précision satirique, comme si la blague initiale (très mordante) se diluait dans une escalade de plus en plus gratuite. Raimi adore pousser le curseur, et c’est souvent pour le meilleur… mais pas systématiquement.
Sur le fond, j’ai trouvé le film plus malin qu’il n’en a l’air, tout en étant parfois moins fin qu’il ne se croit. La critique du monde de l’entreprise — ses humiliations polies, ses “je t’écoute” qui n’écoutent rien, ses hiérarchies pavloviennes — est très efficace parce qu’elle passe par le corps : qui porte, qui traîne, qui décide, qui panique. L’île devient une espèce de plateau où les rôles se redistribuent, et on pense forcément à l’imaginaire de la survie télévisée façon Koh-Lanta, mais tordu par une méchanceté de cartoon et une noirceur qui surprend. Le film a même, par instants, quelque chose d’une fable sur la compétence : ce qu’on juge “inutile” au bureau devient vital ailleurs, et inversement. Sauf que cette idée forte est parfois martelée au lieu d’être laissée en tension, et certains dialogues “expliquent” quand la mise en scène avait déjà tout dit.
Là où j’ai davantage décroché, c’est dans la sensation que le film n’a pas toujours confiance en son propre duo. Quand il se resserre sur leurs micro-alliances, leurs petites trahisons, leurs moments de gêne ou de rage, il est électrique. Quand il veut à tout prix se réinventer toutes les dix minutes, il devient un peu inégal : le rythme se dérègle, certaines idées paraissent moins élégantes, et on sent parfois la couture entre les tons. J’ai aussi eu quelques secondes où l’illusion visuelle vacille, comme si tout n’était pas au même niveau de finition, ce qui est dommage dans un film qui mise autant sur l’impact immédiat. Rien de rédhibitoire, mais suffisamment présent pour me sortir du trip à quelques reprises.
Au final, je ressors avec une impression très claire : “Send Help” est une sacrée séance, souvent brillante, parfois un peu brouillonne, mais rarement tiède. Il a des fulgurances de mise en scène qu’on ne voit plus assez dans le cinéma de studio, un duo d’acteurs vraiment savoureux, et cette vitalité presque insolente qui donne envie de pardonner pas mal d’excès. En même temps, il lui manque ce petit supplément de maîtrise (ou de retenue) qui aurait transformé le grand huit en classique immédiat : certaines surenchères fatiguent, et le film se sabote légèrement à force de vouloir prouver qu’il peut encore aller plus loin. Je le recommande sans hésiter à ceux qui aiment Raimi quand il retrouve son goût du chaos et du mauvais goût bien tenu, et à ceux qui veulent un thriller de survie qui a de la personnalité — en sachant que, comme souvent avec lui, le plaisir vient autant des écarts que de la trajectoire.