It's a cruel, cruel sommar...
On en a vu du cinéma de communautés isolées et de faux paradis qui se fissurent - de The Village de Shyamalan à Midsommar d’Ari Aster, l'un comme l'autre avec leur identité forte - et encoe une fois, Opus, production A24 et premier film de Mark Anthony Green, parvient à tirer une note singulière de cette partition connue. Si l’histoire semble familière - des invités piégés dans un huis clos destabilisant -, c’est la musique, littéralement, qui devient ici le moteur dramatique et la métaphore centrale. Elle est d’une qualité rare (Nile Rodgers aux manettes, excusez du peu), authentique, contemporaine, à la hauteur des grandes productions pop actuelles. Ce n’est pas seulement une bande-son : c’est une œuvre dans l’œuvre, un récit à part entière.
Le point de départ a tout du fantasme contemporain : quelques journalistes triés sur le volet sont conviés à écouter, en avant-première et en immersion, le nouvel album d’un artiste mythique, Alfred Moretti, star mondiale interprétée par un John Malkovich fascinant, mi-gourou mi-chanteur, reclus dans une villa monumentale perdue au milieu du désert. Là où “ça ne capte pas”. Là où tout peut arriver.
Très vite, Opus se transforme en expérience sensorielle pour ses personnages et pour nous spectateurs. Les scènes d’écoute — improbables et doucement malaisantes — deviennent autant de rituels d’adoration et de perte de repères. Green filme la musique comme une matière vivante, qui enveloppe les corps à travers celui vieillissant de Malkovitch et contamine les esprits. Il y a quelque chose de captivant dans cette manière de faire vivre l'écoute de cet album tout en faisant de la musique une porte vers le trouble. La première “session” d’écoute est aussi touchante qu'elle initie le tournant de l'histoire. La seconde est un moment de pur cinéma : à la fois ridicule et sublime, grandiose et grotesque, prompt à nous destabiliser tout autant que les personnages.
Si l’on retrouve de lointains échos de Midsommar - la communauté, l’isolement -, Opus se démarque par un humour discret, presque absurde, qui flotte dans ses dialogues et dans les réactions des journalistes face à ce culte du charisme et de la création. La jeune recrue en quête de gloire, interprétée par Ayo Edebiri, révélation débordante d’une adoration doucement éprouvée, incarne parfaitement le regard du spectateur : d’abord incrédule, puis captivée avant de finir prisonnière.
Et si le dernier acte résonne un peu comme une fausse note sur cette partition qui gagnait en intensité, il conserve une cohérence émotionnelle : celle d’un monde où l’art dévore ses adorateurs.
On pourrait reprocher au film de manquer d’émotion directe ou de rester un peu trop "plastique" dans sa démonstration. Mais c'est aussi cette beauté plastique, presque clipesque, associée à sa précision sonore et à l’interprétation fiévreuse de Malkovich, qui emportent tout.
Un film imparfait mais surprenant et indéniablement habité.
It's a cruel, cruel sommar
Leaving me here on my own