Qui est le film ?
Nuremberg se présente comme un film grave. Ostensiblement grave. Un film de procès, de conscience, de responsabilité, posé sur l’un des points de compression moraux les plus violents du XXᵉ siècle. Autant dire un moment déjà labouré jusqu’à l’épuisement, saturé de récits, d'analyses, de visages, et de représentations. James Vanderbilt, jusque-là scénariste inégal, décide pourtant d’y entrer à son tour, caméra au poing, avec la conviction de celui qui croit encore pouvoir dire quelque chose là où tout semble déjà raconté.
Par quels moyens ?
Nuremberg voudrait être plusieurs films à la fois : un film de procès, un film de duel intellectuel, une réflexion sur la naissance du droit international, une réflexion sur la monstruosité banale, un drame intime. Aucun de ces films ne tient véritablement la route. L'axe annoncé (la justice internationale comme construction fragile née d’un rapport de forces) se dissout dans une accumulation de pistes mal assumées.
C’est d’autant plus regrettable que le film aurait pu devenir passionnant là où il recule systématiquement : par exemple dans la définition même du crime contre l’humanité (notion fondamentalement ambivalente dès lors qu’elle est formulée par une puissance comme l’Amérique). Les débats sont aplatis, les contradictions rapidement neutralisées, les zones grises évitées.
Le traitement de Göring concentre cette ambiguïté. Russell Crowe compose un affable, cultivé, charismatique. L’humanité accordée au nazi n’est pas en soi un problème. Elle peut même être nécessaire. Le vrai scandale moral tient à l’absence de contrepartie. Le film lui offre l’intelligence, l’humour, la maîtrise du langage, et ne répond à cette séduction que par une solution indigne : dix minutes d’images frontales projetées sur un vidéoprojecteur, comme un rattrapage didactique tardif, censé équilibrer ce qui a été offert auparavant, comme si montrer suffisait à penser.
Face à Göring, Rami Malek, livre une prestation affectée, appuyée, empêchant toute complexité réelle. La psychiatrie, au lieu d’ouvrir un véritable champ de tension éthique, n’est qu’un dispositif scénaristique commode. Kelley est naïf, capitaliste puis désillusionné, selon un arc attendu, sans aspérité ni contradiction profonde.
À cela s’ajoute une américanisation du moment historique. Le film recompose Nuremberg comme un récit de fondation morale américaine, là où il aurait fallu accepter la part d’impureté, de calcul, de domination politique. Cette simplification atteint son paroxysme dans la multiplication d’arcs narratifs inutiles. La femme et l’enfant du haut gradé nazi, par exemple, sont d’une nullité confondante. Personnages fantomatiques, écrits sans nécessité, ils n’apportent rien sinon un supplément de pathos mal placé (tout comme les exécutions finales).
Quelle lecture en tirer ?
Au final, Nuremberg est un film profondément raté : confus dans ses intentions, paresseux dans sa mise en scène, moralement bancal dans ce qu’il croit analyser et idéologiquement aveugle. Un film qui parle beaucoup, pense peu, et pourtant (contre toute attente) j’ai passé un bon moment. Sans doute parce que le film fonctionne malgré lui comme un objet de spectacle, porté par quelques acteurs, des sujets qui incubent des réflexions involontaires. Ce n’est pas une réussite. C’est un divertissement coupable. Mais il faut reconnaître au film ce mérite paradoxal : même mauvais, il sait encore captiver.