Premier long métrage de Lin Jianjie, repéré à Sundance 2024 puis au Panorama de la Berlinale 2024, Brief History of a Family dissèque, à l’échelle d’un foyer, les forces contraires de la classe, du désir d’ascension et de la filiation.
Deux destins d’adolescents que tout oppose se frôlent puis s’entrechoquent. D’un côté, Shuo (Sun Xilun), fils d’un milieu défavorisé, orphelin de mère et livré à un père alcoolique qui cogne pour évacuer son mal-être. Élève ambitieux, il refuse le destin qui lui est assigné.
Le film s’ouvre sur un plan fixe : Shuo enchaîne les tractions et s’acharne à tenir la position, jusqu’à ce qu’un ballon de basket le fasse chuter et le blesse à la jambe. Image-programme d’un ascenseur social heurté, déjà contrarié.
En face, Wei, (Lin Muran) héritier d’une famille aisée, s’abandonne à une léthargie confortable. Il joue aux jeux vidéo au lieu d’étudier, s’enfonce dans une apathie élégante qui scandalise surtout son père. Lors d’un dîner où Shuo est invité, les parents de Wei (Zu Feng et Guo Keyu) sondent la situation du garçon. Touchés par sa précarité, ils l’accueillent de plus en plus souvent, puis durablement après la mort de son père, jusqu’à l’ériger, presque, en deuxième fils.
Alors s’installe une rivalité glacée. Point de grands discours : tout passe par les lignes de force du cadre, des regards qui vrillent, une violence blanche, contenue dans un décor millimétré où chaque élément semble à sa place — oranges étalées au supermarché, files d’attente impeccables — comme autant de figurines d’un ordre social qui ne tolère pas l’écart. C’est précisément cet ordre des rôles que les deux garçons refusent.
Shuo, porté par une volonté d’élévation, se passionne pour la musique classique, trouvant là un point d’accroche avec le père de Wei. Sous prétexte d’aider son ami, décidé à pratiquer l’escrime contre l’avis paternel, Shuo s’insinue dans des cours d’anglais avancés et nourrit l’ambition d’études à l’étranger. Il tisse aussi un lien privilégié avec la mère de Wei, qui finit par le considérer comme son propre enfant — peut-être même comme son préféré. Reste une ambiguïté que le film entretient : Shuo est-il un survivant sincère aimanté par la chaleur d’un foyer qui l’accueille, ou un stratège qui se taille une place au cœur d’une autre famille ?
Wei, lui, rechigne à emprunter la route tracée par son père — jusqu’à un certain point. Car tout se joue, finalement, autour de la figure paternelle. Si Shuo peut, un instant, entrevoir le sommet, c’est aussi parce qu’il est libéré par la disparition de son père. Ironie tragique, le père de Wei semble admirer chez Shuo cette liberté qu’il refuse à son fils. Peu à peu, Wei s’efface au sein de sa famille au profit de l’intrus, ce “frère” choisi par les parents. Pour reprendre sa place, il ne voit plus qu’une issue : rentrer dans le rang, épouser l’héritage paternel… et faire en sorte que Shuo, l’être libre, s’éloigne — pour ne jamais revenir.
La mise en scène épouse cette guerre froide avec une économie de dialogues et une précision quasi géométrique. Les plans frontaux et les compositions symétriques instaurent une chorégraphie sociale où chaque déplacement rebat la carte des appartenances. La musique — quand elle surgit — n’adoucit rien : elle superpose aux ambitions de Shuo une noblesse qui n’efface pas l’âpreté des rapports de classe. Dans cet univers, rien ne détonne, et c’est justement ce qui inquiète : l’harmonie des surfaces masque la pression d’une méritocratie toxique, où l’ascension de l’un suppose l’effacement de l’autre.
Brief History of a Family raconte ainsi moins une adoption qu’une expérience de substitution : comment un foyer prospère se recompose autour d’un fils idéal, pendant que l’autre se perd. Le film trouve là sa force : radiographier, sans emphase, le coût humain de l’ordre familial et social — et la façon dont la figure du père, à la fois modèle et verrou, distribue silencieusement les places.