Le grand réalisateur Esteban Martinez (Javier Bardem) revient en Espagne tourner une superproduction. Il y a réservé pour sa fille Emilia (Victoria Luengo), modeste actrice de séries, un rôle au risque de nourrir un procès en népotisme. Le tournage sur l'île de Fuerteventura est l'occasion pour le père et la fille de se rapprocher : Esteban, dont la mère d'Emilia était l'actrice principale du film qui a lancé sa carrière, a abandonné mère et fille pour aller mener une prestigieuse carrière à Hollywood et y refaire sa vie. Il fait régner sur le tournage de "Desierto", un drame historique censé se dérouler au Saharo espagnol dans les années 30 une atmosphère particulièrement pénible en multipliant les crises de colère.
Rodrigo Sorogoyen est l'étoile montante du cinéma espagnol. On lui doit quatre films aussi excellents les uns que les autres : "Que Dios nos perdone", "El Reino", "Madre" et "As Bestas" (avec Marina Foïs qu'on a la surprise de retrouver ici dans un rôle secondaire superfétatoire). La sélection à Cannes de son dernier film, à côté de celle du dernier Almodovar, sonne comme une transmission de relais entre la vieille et la jeune garde du cinéma espagnol.
Hasard ou coïncidence ? Son sujet - les douloureuses retrouvailles d'un père réalisateur avec sa fille - est le même que celui de "Valeur sentimentale" de Joachim Trier qui avait raté de peu la Palme d'or l'an passé - et que je n'avais guère aimé à la différence de la critique et du public quasi-unanimes. Ce thème est décidément de ceux qui ne me touchent guère ; car il ne m'émeut pas, ni dans ce film-ci ni dans Valeur sentimentale. Je partage sur ce point entièrement la critique cinglante du Monde : "Le scénario se contente d’osciller entre deux regards se tenant comme en chiens de faïence : celui que le père pose sur sa fille, cannibale, et la fille sur son père, de rupture générationnelle".
Mais si, pour autant, "L'Être aimé" - un titre délicieusement ambigu puisqu'il peut désigner aussi bien Esteban qu'Emilia - ma enthousiasmé, c'est parce que cette relation difficile se déploie durant le tournage d'un film. Certes, ce sujet-là n'est pas nouveau. Les plus grands réalisateurs ont pris le tournage d'un film comme théâtre de leur propre film : Truffaut ("La Nuit américaine"), Godard ("Le Mépris"), Fellini ("Huit et demi"), les frères Coen ("Ave, Cesar !"), Michel Hazanavicius ("Coupez !")... Mais, ici, Sorogoyen le fait avec un talent tout particulier. Il signe notamment une scène d'anthologie, étendue jusqu'au malaise durant laquelle Esteban martyrise ses acteurs en leur faisant recommencer une séquence dont il n'est pas satisfait.
Si j'ai aimé ce film, c'est enfin grâce à ces deux acteurs principaux. Je tiens pour un axiome irréfutable depuis "No country for Old Man" que Javier Bardem est l'un des plus grands acteurs contemporains. Sa relative invisibilité depuis quelques années l'exposait au risque de se faire oublier. J'espère que Cannes lui décernera le prix d'interprétation masculine qu'il mérite. Victoria Luengo, jeune espoir du cinéma espagnol ("Suro", "La Chambre d'à côté"), a la lourde tâche de lui tenir tête et réussit admirablement à relever ce défi intimidant.
La violence du choc d'As Bestas ne doit pas inciter à oublier les réalisations antérieures de Rodrigo Sorogoyen, en particulier El Reino et Madre, desquels la tonalité se rapproche peu ou prou L'être aimé, avec toujours cette incroyable intensité psychologique comme marque de fabrique. Un père réalisateur et une fille actrice, longtemps perdus de vue, se retrouvent pour le nouvel opus du premier. Bien sûr que l'on pense à Valeur sentimentale avec de lointaines réminiscences de La nuit américaine, aussi, pour ce qui est des péripéties de tournage. Oui, ça tourne et parfois au vinaigre avec un cinéaste pour qui filmer est quelque chose de sérieux et même de grave. Après une première scène de repas formidable, Sorogoyen remet le couvert plus tard avec une autre, d'anthologie, qui délimite parfaitement les relations entre un maître démiurge et sa fille impuissante. Fort de sa densité, L'être aimé déploie ses ailes de manière implacable, dans une mise en scène virtuose davantage pour ses enchaînements, ses dialogues, ses ellipses et ses non-dits que par la volonté de nous en mettre plein la vue. Seul bémol formel : ces brefs passages en noir et blanc qui n'ont rien d'utile. Pour le reste, c'est un quasi sans faute, dans une démonstration à la fois puissante et subtile que seuls les plus grands maîtrisent (Zviaguintsev, Mungiu, entre autres) aujourd'hui. Dernier point tellement évident : Sorogoyen est un merveilleux directeur d'acteurs : Javier Bardem se montre éblouissant et Victoria Luengo se hisse magnifiquement à sa hauteur. Les mots manquent pour qualifier son interprétation.
Un drame assez intéressant mais très psychologique, centré sur la relation complexe entre un père et sa fille. Si vous n’aimez pas les films introspectifs, mieux vaut passer votre chemin car cela reste assez particulier. Le film montre aussi le cinéma d’autrefois comme un univers aux relations parfois toxiques, ce qui fait qu’au final, on se sent mieux en restant simple spectatrice J’ai apprécié l’utilisation du noir et blanc dans les moments où les émotions intérieures des personnages deviennent trop intenses, c’est en tout cas comme cela que je l’ai perçu. La fin est assez abrupte. En conseil, il est préférable de ne pas se placer trop près de l’écran, le film se regarde mieux installé au fond de la salle.
J’ai peut-être un peu plus apprécié ce film que "Histoires parallèles" mais vous l’aurez compris, je ne décernerai toujours pas ma Palme d’or !
Deux histoires pour le prix d'une. Celle d'un film en train de se faire, et celle d'une relation en train de se refaire . Pour les deux, c'est difficile, joyeux, imprévisible. Avec ce film Rodrigo Sorogoyen se tourne vers la douceur, sans perdre beaucoup de l'intensité qui fait sa réputation, complètement mérité pour ma part. Il y a beaucoup d''acuité, une qualité dans les images, les non-dits et les regards. Le film passe vite malgré qu'il y ait peu de rebondissements. Javier Barden impose sa puissance mais reste sensible, et Victoria Luengo imprime la rétine, dans un mélange de légèreté et de gravité. Cela pourrait faire une belle palme
Un grand film. Puissant, tendu, émouvant. Javier Bardem, aussi détestable que complexe, et Victoria Luengo, très juste, forment un magnifique duo. Le film s'attaque à plusieurs thématiques (le cinéaste tout puissant et écrasant, la famille, l'absence et les non-dit) lors d'un tournage de film d'époque qui nous fait pénétrer dans les coulisses du cinéma. A noter plusieurs scènes marquantes dont le dernier dialogue entre le réalisateur et sa fille, qui ne peut laisser de marbre. 2h15 qui passent en un souffle.
la grande force de ce film est sa mise en scène. la façon d utiliser la lumière, les sons, les décors est impressionnante tout comme l interprétation de Javier Bardem qui s impose une nouvelle fois magistralement dans un rôle complexe et ambigu. le scénario riche et intéressant laisse par contre un peu sur la faim. les relations père fille n évoluent pas vraiment au cours du récit .
Ce qui frappe immédiatement dans L’Être aimé, c’est à quel point son point de départ évoque celui de Valeurs sentimentales : dans les deux cas, un père absent tente de renouer avec sa fille en la faisant jouer dans son nouveau film. Mais Rodrigo Sorogoyen y injecte quelque chose de plus brut, de plus amer, fidèle à la dureté de sa filmographie.
Dès l’ouverture, le cinéaste impose son style, avec une longue scène de retrouvailles au restaurant, et un sens de la mise en scène exemplaire : un champ-contrechamp où les visages empiètent constamment l’un sur l’autre dans le cadre, traduisant à lui seul toute la complexité de la relation père-fille.
Sorogoyen prouve une nouvelle fois que l’une des grandes forces de son cinéma est sa maîtrise pour raconter les choses par l’image. Il privilégie des scènes souvent étirées, qui installent un inconfort latent ou une tension presque insoutenable. Le meilleur exemple reste cette scène de tournage autour d’un repas, qui restera gravée par la puissance qu’elle dégage et la manière dont elle fait basculer le film.
Dans cette relation père-fille, minée par la rancœur, tout passe moins par le dialogue que par les silences et les regards. Ils se parlent, mais restent constamment dans la méfiance, incapables de baisser la garde, se cherchant du regard sans jamais vraiment se trouver. Sorogoyen accentue encore cette complexité par l’usage du noir et blanc, ainsi que par des changements de formats et de grains, qui traduisent les variations émotionnelles et la fragilité du lien. Un procédé parfois trop appuyé, là où son cinéma sait habituellement se montrer plus subtil.
Mais si la mise en scène est l’un des grands atouts du film, il repose tout autant sur la direction d’acteurs, domaine dans lequel Sorogoyen excelle une nouvelle fois. Il pousse ses interprètes dans des zones de jeu extrêmement fines et instables, avec une justesse remarquable.
Victoria Luengo est une véritable révélation. Elle impressionne par sa retenue et sa capacité à faire exister une colère sourde sans jamais la surjouer. Elle incarne cette fille constamment sur la défensive, mais traversé de failles profondes.
Face à elle, Javier Bardem est tout simplement fascinant. Il incarne un père à la fois terrifiant et parfois profondément attachant, capable de basculer en une fraction de seconde. Il dégage une chaleur et un charme indéniables, toujours rattrapés par quelque chose de plus sombre et inquiétant. Bardem joue cette ambiguïté avec une maîtrise impressionnante et s’impose clairement comme un sérieux prétendant à la palme du meilleur acteur.
Avec L’Être aimé, Sorogoyen confirme son talent rare : celui de filmer les relations humaines avec une maîtrise absolue de la tension, où mise en scène, cadre et jeu des acteurs deviennent indissociables. Un cinéma exigeant, parfois jusqu’à l’excès, mais d’une intensité qui ne laisse jamais indifférent.
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Même si j'avais préféré son précédent film , "As Bestas" , c'est là un beau film de Rodrigo Sorogoyen , même si de mon avis il y a des effets de style un peu inutile comme ce passage au N&B dans certaines situations , à travers cette relation père-fille conflictuelle avec des regards qui peinent à se croiser . Javier Bardem est là au au sommet de son art face à une intense Victoria Luengo .
Quel très beau film! Tension, émotion (s), violence latente, tout y est. Javier Bardem magnifique ,Victoria Longo tout en nuances . Je n'ai pas trouvé de longueurs, au contraire. La confrontation du père et de la fille est puissante et intense . La fin est belle, pas forcément celle qu on attend. Un seul regret,la salle où je l ai vu ne le passait pas en VO ce qui a gâché mon plaisir.
Un film très surprenant, avec plusieurs niveaux possibles de lecture. Film sur le métier de réalisateur et ses difficultés. Film sur les relations entre un père et sa fille, là aussi difficultés. Même si le début peut paraître laborieux et cérébral, voire ennuyeux, ne vous désolez pas, il y par la suite d’excellents , voire brillants passages ( je pense au plan séquence du repas ou au monologue d’une actrice) et la fin arrive avec beaucoup de sincérité, beaucoup d’émotion, Bref en sortant de la salle j’étais troublé, en pensant à la fois à Truffaut ( la nuit américaine) et à. Godard….c’est un regard sur le cinéma qui demande beaucoup d’intelligence et d’humilité , et qui montre que le cinéma est une épreuve pour les acteurs et les metteurs en scène. Avouons que cela en vaut la peine...Je conseille, malgré un petit côté parfois intellectuel….Monsieur Bardem, vous m’avez surpris, pas bluffé, mais surpris….On en redemande. Le public suivra t-il?
Quelle claque ! Immense film de cinéma ! Bardem au sommet. Émouvant sur de rapport entre ce père et sa fille, connecté à son époque sur la fin des violences morales dans le travail et cette ancienne genretion qui a du mal à s’y adapter, d une classe et inventivité cinématographique démente. Le GRAND film de 2026 !