C’est l’histoire d’un père, cinéaste oscarisé et craint, exilé à Los Angeles, qui revient s’installer à Madrid pour tourner son prochain film. Treize ans après avoir abandonné sa fille, demeurée auprès de sa mère à Madrid, une mère autrefois actrice, c’est cette fille qu’Esteban Martinez a choisi pour incarner le personnage féminin principal, qu’il a écrit pour elle, qui vivote de rôles insignifiants tout en étant serveuse dans un le générique, dès la première scène, au restaurant, lors de leurs retrouvailles, tendues, elle devant son verre de rouge et lui son verre d’eau citronnée, on sait qu’il va s’agit « d’amour et de violence » comme le chante Sébastien Tellier.
Chanson qui a inspiré à Olivier Bourdeaut le titre de son livre : « Une histoire d’amour et de violence ».
Les paroles sont minimalistes et en conséquence, bourdonnent (bourdeaunnent ?) sans répit dans les esprits :Dis-moi ce que tu penses / De ma vie / De mon adolescence / Dis-moi ce que penses / J’aime aussi / L’amour et la violence
Tellement longtemps qu’au lieu de rédiger moi-même une chronique de ce film -véritable coup de poing dans l’estomac- dans lequel Javier Bardem enchérit (comme si ce fut encore possible) son talent, ou de donner la parole à sa fille, oppressante Victoria Luengo dans le rôle de la fille sous emprise, entre amour et violence, Émilia, je préfère me tourner vers Olivier Bourdeaut.
Étant donné qu’il a chroniqué ce film avant même de l’avoir vu.
Pour une autre raison aussi, que l'écrivain formule assez vite au moyen d'une précaution réthorique qui donne le ton du livre : «Je déteste que quelqu’un d’autre que moi dise du mal de cet homme dont je pensais, par ailleurs, souvent beaucoup de bien.»
«Mon père était généreux, surtout avec ceux qui ne faisaient pas partie de sa famille»
Même si, dans le film, Esteban Martinez, remarié et père de deux charmants blondinets, a appris à faire plaisir et à connaître les goûts préférés de ses enfants.
«Il avait un sens inné de l’autorité qui forçait le respect. Une de ses passions était de se faire obéir, il était obsédé par ça.»
Ce qui fait d’Esteban Martinez ce cinéaste multi-récompensé, glorieux, séduisant qui, auprès de tous ceux dont le nom figure au générique du film, apparaît aussi comme celui qui provoque terreur et idolâtrerie en alternance.
«Mon père était drôle, aussi, seulement pour les initiés.»
Ce genre d’hommes qui portent deux masques, l’intime, et le sociétal / social.
«Il lui paraissait inconcevable de changer d’itinéraire, ou de patienter quelques minutes pour se rendre chez cette belle-mère qui ne l’aimait pas.»
Ce genre d’hommes qui porte en lui des failles non exorcisées.
«Voilà. J’écris ce livre pour tuer le fils que j’avais fini par devenir.»
Tout l’enjeu du film réside dans cette phrase : Émilia parviendra-t-elle à se révéler, en tant que personne autonome.
Décidément Rodrigo Sorogoyen, je t’aime pour les émotions que tu laisses de moi s’évader : « Madre » que j’ai vu et revu, « Los años nuevos » sur cet amour qui nous file entre les doigts tant qu’on n’a pas réussi à devenir soi, pour n’en citer que deux. Un film précis et redoutable, qui coupe le souffle et fait réfléchir sur la toxicité intrafamiliale mêlée à cet amour inconditionnel. Un amalgame fragile.
« L’Être aimé » porte aussi sur le cinéma et la fabrique d’un film.
Sur le Comment.
Décider de filmer tantôt en couleurs ; tantôt en noir et blanc et en arrêt sur image lorsque les émotions deviennent trop incandescentes, avant la dissociation... à fleur de peau.
Se positionner en tant que réalisateur ; dealer avec la production ; poser les limites avec la presse ; traiter ses équipes techniques et les acteurs ; gérer les accommodements et les humiliations et petites tortures quotidiennes, que subissent les acteurs sciemment et consciemment dès que les scènes se justifient et apportent un supplément d’âme à l’histoire.
« L’Être aimé » aborde les coulisses d’un film : la confiance et le respect au sein d’une troupe, quand chacun est embarqué par passion, éloigné des siens et de son univers, vulnérable. Les attentes, le rapport au temps (tous sens confondus). Les conciliabules. Les rumeurs. Les soirées.
Et, au bout du compte, le film existe, pour le grand-écran.
En compétition au Festival du Film de Cannes.
Et, au bout du compte, le livre est publié chez Gallimard.
«Lors de mon dernier voyage avec lui, j’avais couru me jeter à son chevet. En pleurant, en m’embrassant les mains, il m’avait dit : Je t’aime follement mon fils.»
Il reste alors ce que nous, spectateurs, lecteurs, en extrairont pour l’appliquer à notre vie, pour ne plus se sentir unique à vivre ça, pour partager nos ressentis et sentiments et ça, ça fait un bien fou.