L’Être Aimé a été présenté en Compétition au Festival de Cannes 2026. Rodrigo Sorogoyen connaît bien la Croisette, puisque As Beastas y a été montré en 2022, dans la section dans la section Cannes Première.
Le point de départ du film réside dans la thématique de la relation père-fille qui intéresse beaucoup Rodrigo Sorogoyen, mais aussi dans son envie de travailler avec Victoria Luengo et Javier Bardem : "Nous nous sommes dit qu’en faire un père et une fille était un bon moyen de les réunir. A ça s’est rapidement rajouté mon envie que cette histoire se passe dans le monde du cinéma. Pour autant, on s’est longtemps interrogé. Après tout, ces personnages pourraient être des architectes, ça n’aurait rien changé à leur relation. Il a fallu travailler pour que les faire évoluer dans le milieu du cinéma apporte des choses et nourrisse l’histoire."
"Le déclic a été de se rendre compte qu’être réalisateur ou scénariste, ça consiste à créer des histoires en en faisant son métier. Mais en fait, dans la vie tout le monde s’en invente et se fait une idée de sa propre vie. Superposer des personnes comme Esteban et Emilia qui se sont construits sur les histoires qu’ils se sont racontés à chacun. En effet, nous avons tous notre propre vérité sur ce que l’on vit ; ce que se raconte inconsciemment Esteban, ne rejoint pas la réalité d’Emilia et vice versa. Un univers professionnel où l’on doit faire croire à de la fiction était le prétexte parfait pour amener le cinéma dans cette histoire", se rappelle le metteur en scène.
Côté forme, qui alterne couleur et noir et blanc, Rodrigo Sorogoyen explique avoir pris des risques sur L’Être Aimé : "Dans As Bestas, c’était en donnant un style à la première moitié et un autre à la seconde, parce qu’on explorait d’abord l’histoire du personnage masculin, puis celle du personnage féminin. Je me suis posé la question d’en faire de même sur L’Être Aimé, avant de me dire qu’il fallait mélanger les trajectoires d’Esteban et Emilia."
"Mais comme ils apprennent aussi à se libérer de leur passé, j’ai voulu me sentir plus libre, expérimenter des choses. J’ai juste prévenu Isabel et mon chef-opérateur en amont, pour pouvoir par exemple improviser des scènes et des dialogues. Il y a au moins trois scènes qui n’étaient pas dans le scénario, que j’ai imaginé pendant le tournage."
Après Antidisturbios et As Bestas, L’Être Aimé contient lui aussi deux plans séquences de plus d’une dizaine de minutes. Un défi que le réalisateur Rodrigo Sorogoyen adore, mais dans lequel il se lance parce qu'il est très sûr de ses équipes techniques et artistiques : "Même à l’écriture, Isabel et moi adorons écrire de très longues séquences, en pariant sur le maintien de l’attention du spectateur. Cela dit si c’est quelque chose qu’on voudrait faire dans tous nos films, ce n’est pas une nécessité."
"Si on ne trouve pas le moment où en placer un dans un scénario ou que ça semble gratuit, on s’en passera. Pour la scène d’ouverture de L’Être Aimé, nous voulions installer énormément de tension entre Esteban et Emilia, mais aussi distiller le plus possible les informations que l’on donnait sur eux au public. Au-delà de ça, c’était aussi une manière pour moi d’apporter de la force à cette séquence d’ouverture et de profiter plus encore du talent de mes acteurs, d’essayer d’emblée d’en tirer le maximum."
La préparation sur L’Être Aimé est inhabituelle : Rodrigo Sorogoyen a fait se rencontrer Victoria Luengo et Javier Bardem plusieurs mois avant le tournage, avant de leur demander de ne plus être en contact jusqu’au début des prises : "Rodrigo, Javier, Isabel (Peña, coscénariste) et moi, nous sommes rencontrés pour la première fois chez Isabel. Ils nous ont exposé le projet et raconté le scénario. C’est à ce moment que Javier et moi avons fait connaissance."
"Après cette première rencontre, Rodrigo nous a demandé de ne plus nous revoir jusqu’au tournage. Tout juste a-t-il proposé une semaine en amont que nous conversions au téléphone. Javier m’a appelé en étant déjà dans la peau d’Esteban, comme s’il était mon père, pour m’inviter à un déjeuner. Celui qui allait occuper la scène d’ouverture du film", se rappelle La comédienne, en poursuivant :
"Cet appel étant un moyen de l’installer : puisque ce père et cette fille ne se sont pas vus pendant treize ans, Rodrigo tenait à instaurer une vérité émotionnelle dans cette scène en nous mettant dans des conditions d’inconnu, d’inquiétude. Cela passait aussi par nos réelles retrouvailles : peut-être que j’allais trouver Javier changé et réciproquement après huit mois sans nouvelles, et donc donner plus de réalisme à cette scène."