Avec « La chambre d’à côté », Pedro Almodóvar nous présente une œuvre de grand cinéma. Ce film fera date non seulement dans la filmographie du génial réalisateur espagnol mais aussi dans l’art cinématographique en général. Je vois au moins trois bonnes raisons à cela : le sujet traité (l’euthanasie), la direction d'acteurs (et notamment des actrices dans le cas présent) et la maestria générale de la mise en scène.
Almodóvar n’a pas choisi le sujet le plus accessible : autorisée en Espagne mais interdite aux Etats-Unis, le recours à l’euthanasie est le moteur de l’histoire. En situant l’action du film à New York et dans ses environs, l’intrigue devient d’emblée plus confidentielle et donc secrète et intime. C’est justement la façon dont Almodóvar traite ce sujet sensible avec toute l’intimité que cela requiert qu’il réussit à en faire un manifeste en faveur de l’euthanasie. Le personnage de Martha n’est jamais dans le larmoyant et c’est sa combativité et son état d’esprit guerrier qui font de l’euthanasie une arme secrète contre la mort. D’une certaine façon, Almodóvar nous montre que l’euthanasie peut vaincre la mort et son lot de souffrances. Est-ce à dire que Almodóvar positionne ce pouvoir de l’homme au-delà du pouvoir divin ? Sa filmographie nous prouve qu’il est un profond humaniste et qu’il a toujours cru en l’humain, même avec ses pires travers. La question mérite donc d’être posée.
Bien que le thème de l’histoire ne soit pas de l’ordre de la comédie, Almodóvar a choisi deux actrices lumineuses pour ses interprètes de Martha et d’Ingrid, les principales protagonistes du film : Tilda Swinton pour Martha et Julianne Moore pour Ingrid. Seul le personnage interprété par John Turturro (« l’amant merveilleux ») est plus taciturne, cela se voit même au travers des vêtements qu’il porte ou de son allure en général : pantalon et veste sombres, pull noir, pilosité et chevelure grises – quand Ingrid et Martha sont habillées de manteaux et de pulls aux couleurs vives avec des visages lumineux et des cheveux clairs ou flamboyants. Il faut dire que le personnage de Turturro est finalement le plus pessimiste des trois. Lors de conférences, il présente l’état délabré de la planète, alerte son auditoire quant à la situation apocalyptique dans laquelle notre écosystème se trouve et ne donne pas cher quant à la survie de l’humanité dans les prochaines décennies. Au final, ce sont les personnages de Martha et Ingrid qui paraissent les plus sensés, les plus dignes et les plus touchants au milieu de ce marasme écologique. Le film démarre avec le personnage d’Ingrid, écrivaine célèbre vivant à New York, en pleine séance de dédicace chez Rizzoli. D’emblée, on la sent pleine d’humanité. Généreuse et rayonnante, elle ne rechigne pas à rencontrer son lectorat, voire à le soutenir quand ils en expriment le besoin. Le glamour et le naturel (oui, les deux à la fois) de Julianne Moore sert beaucoup au personnage et à son empathie. Tout au long du film, elle est comme une équilibriste entre son envie d’aider Martha et sa douleur de l’accompagner dans le choix de la mort. Et Julianne Moore arrive parfaitement à trouver cet équilibre sans tomber dans le mélodrame sordide. Enfin, le duo qu’elle forme avec Tilda Swinton fonctionne à merveille. Leur complicité apporte une fraîcheur inattendue dans ce contexte pourtant si lourd. Certains passages sont même légers voire drôles et l’interprétation de ces deux grandes actrices y contribue énormément. L’interprétation de Tilda Swinton est exemplaire. Immense (dans tous les sens du terme), le visage émacié, les traits anguleux, elle impose son physique de grand corps malade à chacune de ses apparitions. La scène où elle apparaît tel un fantôme, vêtue de sa longue chemise de nuit blanche est saisissante et ferait presque basculer le film dans le surnaturel. Mais c’est surtout ce calme apparent mélangé à sa guerre intérieure qu’elle réussit le plus à faire transparaître à l’écran. Elle porte cette volonté d’en finir avec tellement de conviction qu’on ne peut qu’adhérer à sa démarche.
On a vu que Almodóvar choisit un thème difficile qui illustre la maturité qu’il a atteinte après plus de 40 années de cinéma, on a vu que Almodóvar dirige en maestro aussi bien ses actrices compatriotes que des actrices dont la langue maternelle est l’anglais, mais on voit que Almodóvar est surtout un grand metteur en scène qui sait merveilleusement raconter les histoires et nous emporter au milieu de personnages attachants. Plusieurs de ses plans sont comme des tableaux. Dans ce film, Almodóvar nous gratifie de très beaux plans de New York qui nous donnent envie d’y retourner. Et les parties du film se déroulant dans la maison, bien que tournées dans les environs de Madrid, nous font aussi penser au Hitchcock de la « Mort aux trousses » comme pour ce plan sur la forêt de pins à travers les baies vitrée de la (luxueuse) maison. L’ombre de Hitchcock revient au travers de la sublime musique d’Alberto Iglesias, parfois inquiétante, ou de cet autre plan de Ingrid s’allongeant derrière Martha avec leurs visages qui se confondent. Mais, plutôt que de plonger dans un thriller hystérique, Almodóvar narre son histoire avec un rythme et une fluidité qui font passer très facilement les 1h45 du film au spectateur. On est par ailleurs gratifié d’une atmosphère agréable, d’une douceur enveloppante qui démontrent toute la maîtrise qu’a Almodóvar de son film. C’est d’autant plus étonnant qu’il tourne pour la première fois un long métrage en anglais. Par le biais de la langue, on le sent proche des grands maîtres hollywoodiens (Spielberg, Eastwood) qui racontent leurs histoires avec une facilité et une simplicité évidentes. Ce qu’apporte toutefois Almodóvar c’est sa sensibilité espagnole et donc européenne à cette grande culture américaine – il n’est pas anodin que les premières scènes se déroulent à New York. Quand Martha et Ingrid arrivent dans la maison pour la première fois, elles remarquent le tableau de Edward Hopper « People in the sun ». On est frappé par l’utilisation des couleurs qu’Almodóvar n’aurait pas reniées. Il réussit même le génial tour de force artistique en reproduisant cinématographiquement cette œuvre de Hopper au moment le plus doux et le plus ensoleillé du film. Mais au-delà de cet exemple génial de mise en scène, Almodóvar semble vouloir placer l’art comme vecteur de vie. On vit avec l’art et on meurt quand il nous quitte : Martha meurt au fur et à mesure que la littérature ne l’intéresse plus ou que « la musique la décentre ». Seule exception, le cinéma : Martha et Ingrid passent des nuits blanches à revoir de bon cœur les films de Buster Keaton et « The Dead » de John Huston, cette dernière comme œuvre artistique testamentaire.
Personne ne souhaite que « La chambre d’à côté » soit l’œuvre testamentaire de Almodóvar, vivement le prochain ! En attendant, il est clair que ce film fait partie de nos marqueurs de vie. Je me souviendrai avoir vu ce film en 2025 et je me souviendrai à quel moment de ma vie je l’aurai vu. Il est à placer à côté de ces films qui nous définissent.