Voilà un film qui m'aura laissé une impression très bizarre. Pendant une heure, je me disais que cela faisait plus de 2 ans que je n'avais pas autant apprécié un film en provenance des Etats-Unis. Un film qui parlait de façon très juste du sud des Etats-Unis, de la situation des afro-américains au début des années 30, un film sur le blues rural, un film dans lequel on entendait des mots et des noms peu connus dans nos contrées : juke joint, hoodoo, mojo, Charley Patton. Dès le début du film, on nous annonce la date et l'endroit précis où va se dérouler l'action : 1932, Clarksdale, Mississippi, la capitale du blues rural (Eh oui, madame Marie Labory de France Culture, l'action est censée se passer dans le Mississippi et non en Louisiane comme vous l'avez proclamé, même si, parait-il, le film a été tourné en Louisiane). 2 frères jumeaux originaires de la ville y reviennent après un long séjour à Chicago, la capitale du blues urbain, où ils ont récolté un gros paquet de fric en s'intégrant à la pègre locale. Ce fric va leur permettre de racheter la scierie locale afin de la transformer en juke joint, lieu de danse, de musique, de boisson et de jeux pour les afro-américains, similaire au honky tonk des populations blanches. Une rencontre entre le jeune Sammie Moore et son père pasteur nous rappelle que le blues était souvent considéré comme étant la musique du diable. C'est d'ailleurs près de Clarksdale que se situe ce fameux carrefour, Crossroad, où le fameux bluesman Robert Johnson, le premier du club des 27, aurait vendu son âme au diable en échange d'une maitrise parfaite de la guitare (Cf. "Crossroad blues" écrit par Robert Johnson en 1937). "Sinners" nous gratifie d'une scène d’anthologie, une scène qui prend place dans le juke joint et qui déroule en quelques secondes l'évolution du blues depuis le blues acoustique tel qu'il était pratiqué en 1932 jusqu'au hard rock en passant par le blues électrique pratiqué à Chicago. Et puis, au bout d'une heure, catastrophe, le film se transforme en film de vampires. Qui plus est, en film de vampires d'une grande médiocrité. En effet, les films de vampire permettent souvent de glisser des messages plus ou moins subliminaux sur l'état d'une société, voire des messages politiques. Ce n'est pas le cas dans "Sinners" qui s'avère beaucoup trop brouillon en terme de message et, en particulier, on ne voit pas très bien où Ryan Coogler veut en venir dans la tentative de rapprochement entre blues et la old-time music. De même, il aurait pu faire, dans le contexte des vampires, une utilisation beaucoup plus pertinente de l'attaque du Ku Klux Klan contre le juke joint. Si vous allez voir le film, restez jusqu'à sa toute fin car c'est après le générique de fin qu'intervient le dernier grand géant du blues encore vivant, Buddy Guy, qui, à près de 89 ans, s'avère toujours capable de chanter et de jouer le blues avec énormément de talent.