Si le retour de Ryan Coogler m'a forcément intrigué, je ne m'attendais pas à autant apprécier le visionnage de "Sinners". Pourtant, ma relation avec ce film a été extrêmement particulière, et cela, pour deux raisons. La première, car je n'avais aucune idée de ce qu'allait être le projet. Je n'avais vu aucune image, lu aucun synopsis et je n'avais donc qu'un léger aperçu sur ce qu'il pourrait être. Par conséquent, contrairement à d'autres, je ne pouvais pas être déçu du visionnage, car je n'en avais aucune réelle attente. Là où je peux tout à fait comprendre que certaines personnes ont été gênées par le vrai contenu du film, la faute à un marketing mal géré notamment, ce n'est donc pas du tout mon cas. Quant à la deuxième raison, cela vient simplement du fait que je l'aie vu deux fois. Le premier visionnage avait été très intéressant, mais j'avais quand même eu la sensation d'être passé à côté de quelque chose. Ma seconde fois a donc été essentielle pour compléter mon avis sur ce projet, et grâce à celle-ci, je peux affirmer que ce film est vraiment excellent.
Se déroulant dans les années 30, ce dernier s'inscrit donc dans le contexte de l'époque. Nous sommes en plein milieu de la Prohibition, et plusieurs décennies après la libération des esclaves en Amérique. L'histoire se situe d'ailleurs dans le Mississippi, l'une des régions les plus représentatives de cela. Séparé en deux parties bien distinctes, le scénario se sert donc de cette première heure pour nous présenter l'environnement dans lequel va évoluer l'intrigue. Nous nous baladons au travers de décors très bien reconstitués, et parfaitement mis en valeur. La caméra de Ryan Coogler a toujours été de qualité, et c'est donc encore le cas ici. La photographie aide également à la très bonne représentation de l'univers, un ton assez jaunâtre et des noirs bouchés venant offrir des images absolument sublimes. Au milieu de cela, nous allons donc découvrir tous nos personnages, à tour de rôle, et commencer à comprendre que les bases de ce monde sont belles et biens ancrés dans le réel. L'objectif de cette longue introduction est de nous montrer comment se sont installé les anciens esclaves et comment se passe désormais leur vie. Ici, la représentation sociale de cette époque passe donc avant toutes autres choses, et c'est peut-être un élément qui pourrait gêner des spectateurs qui s'attendaient uniquement à voir de la violence La première partie va clairement prendre son temps, mais sans que cela soit forcément gênant ou dénué de sens. Il est clair que le rythme se veut assez lent sur la première heure, mais ce n'est pas pour autant qu'il ne se passe rien. Chaque scène va servir à quelque chose, à introduire un personnage ou une idée. On découvre donc tous nos protagonistes, et les liens qui les unissent. Le scénario insiste d'ailleurs vraiment sur ce point, pour montrer qu'une véritable communauté s'est créée au fur et à mesure des années, ceux-ci cherchant donc à créer un monde où ils pourront être libres. Cela se ressent notamment dans les dialogues, mais surtout dans le jeu des acteurs. Ils sont tous très bons, on sent un véritable esprit de camaraderie entre eux. Pourtant, certains éléments amènent un constat assez amer à cela, notamment par le vice assez explicite que peuvent avoir nos héros. Cela se ressent évidemment chez les deux jumeaux, qui, même s'ils ont de bonnes intentions, sont quand même d'anciens gangsters. L'un est énormément attiré par l'argent, et l'autre a son esprit bien trop tourné vers les relations intimes. Mais cela se voit aussi chez un personnage comme Delta Slim et sa consommation d'alcool, ou chez Pearline et son indifférence à l'infidélité. Le but de cette partie est donc de nous attacher à cette communauté, tout en ayant conscience que quelque chose cloche, que cette sensation de liberté n'est peut-être pas amenée de la bonne manière. À ce compte-là, le milieu du film est assez important, ce dernier mettant la musique et le blues au premier plan. Cette musique est montrée comme le véritable élément de liberté pour nos personnages, c'est elle qui réunit cette communauté et qui leur permet d'exprimer leurs maux. Une séquence démontre d'ailleurs l'importance du blues, et je parle évidemment de ce fameux plan-séquence de fête. La musique du présent, du passé et du futur se mélange, et le résultat est absolument extraordinaire. La scène est impressionnante, et si on peut évidemment féliciter Ryan Cooler pour la précision chirurgicale du déplacement de sa caméra, il ne faut pas oublier l'immense contribution de Ludwig Göransson. Tout son travail sur la musique a été maîtrisé, que ce soit pour cette séquence ou pour l'entièreté du film. Elle dynamise le montage, et elle pioche dans énormément d'inspirations différentes. Elle a forcément une base de blues, mais le hip-hop, le rock ou des sonorités plus anciennes encore se ressentent également. Au milieu de cela, Sammie se montre donc comme le seul personnage à avoir un réel espoir de liberté. C'est lui qui amène le blues, il est jeune et son esprit n'a pas encore été perverti par tout ce que ce monde avait à offrir. Et c'est donc lui qui, logiquement, va amener à l'ouverture de la seconde partie. Celle-ci, contrairement à la première, se veut totalement dans l'ambiance de ce qui avait été promis. Nos personnages seront donc confrontés à des vampires, des créatures qui n'ont pas été choisies au hasard. Le fait que l'on ne sache pas d'où vient le vampire original en est l'exemple total d'ailleurs. Remmick peut avoir plusieurs origines, et l'histoire joue énormément avec cela. Par ailleurs, Jack O'Connell l'interprète à la perfection, il est vraiment terrifiant à certains instants. Les prothèses sont également de qualité, et c'est donc assez plaisant de voir les agissements de cette horde. Mais comme je l'ai dit, il ne faut pas chercher bien loin pour comprendre le but de ces créatures "vampirisées", l'idée derrière cela abordant l'appropriation culturelle de cette musique. Plus qu'un combat physique, c'est un combat idéologique pour la survie de la seule forme d'expression d'un peuple entier à cette époque. On comprend donc totalement le sens, les séquences sont assez impressionnantes (bien que réduites) et elles amènent quand même à un destin très tragique pour une bonne partie de nos personnages. Eux qui se sont tournés vers "le vice", leur rédemption viendra du fait de se rendre compte que la seule chose à protéger, la seule qui leur a complètement offert une sensation de liberté, est la musique. Le final joue donc énormément sur cette métaphore, en assemblant tous les détails qu'aura disséminés le film à droite à gauche, et cela, pendant plus de 2 heures. Et pour moi, c'est donc vraiment une réussite.
Il est clair que ce film n'est pas ce que le marketing nous avait vendu, il est avant tout tourné vers ses thématiques (celles-ci sont également assez nombreuses) et il est de ces films où chaque détail compte. Par conséquent, il y a 1000 raisons de ne pas aimer ce long-métrage. Mais personnellement, j'ai beaucoup aimé. J'ai aimé la mise en scène millimétrée de Ryan Coogler. J'ai aimé la photographie extrêmement léchée qui sublime la représentation très précise de cette Amérique des années 30. J'ai aimé le moindre personnage, même secondaire, car s'ils sont montrés comme remplis de défauts, ils forment un groupe extrêmement attachant. J'ai aimé la musique de Lugwig Göransson, qui accentue chaque scène et offre un dynamisme certain au montage. J'ai aimé les scènes de violence de la deuxième partie, qui sont certes peu nombreuses, mais qui sont très réussies. J'ai aimé les nombreuses thématiques explorées ici, car même si elles s'avèrent plus importantes que le scénario, elles sont tellement bien intégrées à l'ensemble, que l'histoire ne souffre même pas vraiment de leurs exploitations. Et enfin, j'ai aimé l'ambiance que dégage ce film. L'ensemble est vraiment prenant, et je ne me suis jamais ennuyé face à tout ce que propose le projet. Très clairement, il a quelques petits défauts, mais malgré tout, j'ai particulièrement apprécié mon moment. Cela ne m'empêche pas de lui mettre la note maximale. Pour conclure, un chef-d’œuvre.