Sinners rencontre un beau succès au cinéma et c’est une bonne nouvelle pour les histoires originales à Hollywood. Car paradoxalement, même si le film de Ryan Coogler cartonne, il m’a un peu déçu. Peut-être parce qu’on en parle beaucoup comme si c’était déjà LE film de l’année alors qu’il n’est pas exempt de défauts. Forcément on en attend un peu trop.
La scène d’ouverture animée comparant la pratique du blues comme musique du diable est maligne. Elle annonce ce qui va inévitablement arriver dans le film… Sauf que Sinners et Coogler prennent leur temps. L’horreur ne fait pas son entrée avant une heure ! Ce n’est pas déplaisant, loin de là. C’est bien mené et bien rythmé. L’image est belle, propre, on sent que c’est fait avec soin. Mais suivre durant tout ce temps les jumeaux Stack et Smoke de retour aux affaires dans leur ville natale est un peu stérile. Coogler en profite pour présenter ses protagonistes et les enjeux. Mais tout cela aurait très bien pu être présenté en 20 minutes grand max afin de faire le lien plus rapidement entre le blues comme élément déclencheur et ce qu’il génère de démoniaque et vampirique. Car c’est ensuite seulement que l’horreur arrive. Et là, un deuxième film commence.
Pour l’introduire, Coogler se fait plaisir et met en image des séquences musicales (cf. celle très réussie réunissant passé, présent et futur). Puis, les choses sérieuses prennent place. Et c’est là qu’on réalise que Coogler n’arrive pas à faire le lien logique entre ces deux parties. Avait-on réellement besoin d’une exposition d’une heure ? D’autant plus que ce n’est pas très efficace. Qui est le personnage principal ? Là encore, c’est un peu fouilli : Les jumeaux ? Preacher Boy ? Coogler va de l’un à l’autre et un peu comme lui, on ne sait pas sur quel pied danser. Ses personnages génèrent peu d’empathie (à part Annie l’ex de Smoke ?) et ne sont pas aidés par certains dialogues dignes d’ados de 15 ans présentant les jumeaux comme des durs à cuir… Les personnages féminins sont balayés d’un revers de la main, réduits à une fonction émotionnelle (pour ne pas dire sexuelle). Michael B. Jordan (que j’aime bien) et ses jumeaux se la jouent Al Capone, qui est d’ailleurs cité. J’ai parfois eu du mal à distinguer les jumeaux malgré leur code couleur plutôt bien trouvé.
Sinners est assez désordonné, comme s’il ne savait pas ce qu’il voulait être - un musical, un film de gangsters, une fresque historique, un film d’horreur ? Aussi, au fil du récit, le propos politique de Coogler devient confus. Est-ce qu’il dénonce le Ku Klu Klan ? Les Blancs ? Les injustices ? Tout cela à la fois sous couvert de métaphore vampirique ? En témoigne le discours, pourtant intéressant, sur l’inégalité livré par le démon que joue superbement Jack O’Connell. À cet instant, Coogler se fait moins manichéen, plus nuancé, et pose des questionnements pertinents. Et ça détonne assez avec ce qu’on avait entendu jusqu’à maintenant.
Ensuite, le côté horreur/ vampire ne révolutionne rien et n’apporte rien de vraiment nouveau au genre, si ce n’est l’époque et ses personnages : les années 1930 dans le Mississipi. Mais en quoi est-ce plus marquant que les précédents films du genre (pas Twilight hein !) ? On dirait que Coogler veut marquer les spectateurs en provoquant verbalement, en faisant jaillir beaucoup de sang (c’est d’ailleurs presque risible). Quant à la musique, je ne suis pas fan du travail de Ludwig Göransson de base. Néanmoins, je trouve sa partition dans Sinners réussie (idem pour Oppenheimer). Même si je trouve qu’ici sa musique semble jouer dans son coin, sans aucun lien avec le film.
Sinners s'étire et Coogler ne sait jamais quand le terminer. On en revient au KKK pour boucler la boucle. À moins que Coogler veuille se faire un kiff, assez jouissif il faut l’avouer, à la Tarantino… La scène post-générique n’a aucun intérêt et veut nous faire croire à un faux suspense ou retournement de situation.
Durant le visionnage, je n’ai pu m’empêcher de penser à Sermons de Minuit de Mike Flanagan avec lequel Sinners partage plus de similarités qu’on ne le croit. Sauf que c’était mieux amené, et accompli avec émotion, sens et fluidité chez Flanagan. Et c’est là qu’on se dit que Ryan Coogler veut être à la fois Spike Lee, Jordan Peele, Martin Scorsese et j’en passe. Mais son film, aussi original soit-il (et c’est une bonne chose dans le cinéma franchisé d’aujourd’hui), fait un peu pâle figure à côté de ceux qu’il veut émuler. Sinners n’est pas mauvais, mais il n’y a pas de quoi s’extasier. Coogler est un Padawan fragile qui a encore une grande marge de progression pour atteindre le niveau de ses idoles.