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La solitude : elle pèse comme un manteau trop lourd sur les épaules d’Eleanor. À 94 ans, elle avance avec cette manière de flotter légèrement — un pas après l’autre — comme si la mémoire la tirait en arrière et que la vie, pourtant, insistait encore. June Squibb n’incarne pas une “vieille dame courageuse” : elle incarne une femme traversée, inhabitable parfois, mais tenue debout par des récits qu’elle refuse d’abandonner. La disparition de sa meilleure amie ouvre une brèche. Un espace vide. Un creux où les souvenirs deviennent plus bruyants que le présent. Elle quitte alors la Floride, rejoint sa fille à New York. Et dans ce déplacement, il y a déjà une fissure : la sensation d’être hors de sa propre vie, de marcher dans un décor dont les repères ont bougé. Scarlett Johansson filme cette transition avec une retenue presque clinique — pas de violons, pas de pathos — juste des corps qui cherchent leur place, et des silences qui durent plus longtemps qu’ils ne devraient. Puis vient ce centre communautaire juif. Une salle, des chaises en cercle, des femmes et des hommes qui partagent leurs récits de survivants. L’histoire de la Shoah, transmise génération après génération. Eleanor s’y retrouve par hasard — ou par besoin — et quelque chose glisse. Elle raconte l’histoire de son amie Bessie comme si c’était la sienne. Le mensonge naît dans un souffle bref, une sorte de réflexe pour combler un vide. Rien d’agressif. Juste une manière de tenir debout. Nina apparaît dans ce décor — jeune, vive, affamée de récits. Erin Kellyman lui donne une énergie nette, une écoute presque trop attentive. Leur lien n’est pas spectaculaire ; il se dépose lentement, comme une poussière chaude sur une table. La jeune femme veut écrire, comprendre, saisir ce qu’Eleanor porte en elle. Et Eleanor, elle, veut surtout être entendue. Le film devient alors un dialogue entre deux temporalités : l’urgence de la jeunesse et la lenteur de l’âge. La bat mitzvah étire encore plus l’ambiguïté morale. Eleanor s’y projette comme si cette cérémonie, qu’elle n’a jamais vécue, pouvait suturer une absence lointaine. Le rabbin, en citant Jacob et Ésaü, glisse une question : peut-on mentir si le mensonge protège ? Le film ne répond pas. Il laisse la question vibrer — suspendue, inconfortable, nécessaire. Scarlett Johansson filme sans condamner. Elle laisse le réel trembler. Les gestes sont simples : marcher, raconter, se tromper. Mais derrière cette simplicité, quelque chose se fissure. Eleanor s’enfonce dans une narration qui n’est pas la sienne — et pourtant, le spectateur comprend qu’elle ne cherche pas à voler une histoire : elle cherche une place dans le monde. Une petite place, juste assez grande pour respirer. La dernière respiration du film laisse un goût trouble : un mélange de tendresse, de malaise et d’admiration. Eleanor ment — mais elle aime. Elle s’invente — mais elle survit. Et la vérité, dans ce chaos fragile, n’est plus un verdict : elle devient une matière mouvante, presque honnête malgré elle. Ma note : 14 / 20
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