Précurseur de la série Twin Peaks (Mark Frost et David Lynch, 1990), River’s Edge fait du
corps sans vie d’une adolescente dénudée
le centre autour duquel gravitent une galerie de personnages tous plus paumés les uns que les autres ainsi que, par extension, tout un microcosme urbain archétypique de la small town américaine : les déambulations en voiture traversent des stations désaffectées, des rues commerçantes ne visant que la consommation de masse, les rues pavillonnaires où vivent des familles (mal) recomposées que quittent aînés et cadets par souci de trouver quelque chose à faire là où il n’y a rien pour eux. Le film s’attache ainsi à la dégradation de l’existence humaine figurée par l’indifférence à l’égard
de la camarade de classe réduite à l’état de corps inerte attirant auprès de lui des corps venus visiter la curiosité du moment, attester les histoires racontées par la coupable, prendre conscience de leur propre vanité
. Le choc produit sur le spectateur résulte de cette suspension de la morale, mimétique d’un âge de perte de repères et vecteur d’une critique acerbe du rêve américain qui, sous la culture populaire qui inonde magasins et chambres d’adolescents – nous pouvons apercevoir le masque de Spiderman, de nombreux posters de cinéma et de musique –, les réduit à l’inertie de leur condition de public passif.
Pourtant, sous ses airs nihilistes, le long métrage se propose de rétablir une organisation interne : chaque lieu obéit à une atmosphère particulière, et l’irruption de personnages étrangers produit des perturbations que la mise en scène retranscrit intelligemment, tel ce plan magnifique parce que mystérieux sur le jeune frère pénétrant avec son vélo dans brume recouvrant le pont. Le dérèglement individuel et collectif produit, non sans paradoxes, un nouvel agencement du monde, régi par des règles et une logique fixées par les adolescents que les adultes ne comprennent pas (voir à ce titre l’indignation de l’enseignant) : nul hasard si Layne, en jouant au flipper ou sur une borne d’arcade, affirme pouvoir contrôler l’univers entier par la mise à nu des circuits que le jeu dévoile. Faute de modèles, condamnés aux tares des adultes comme la paranoïa de Feck ( Dennis Hopper) persuadé que la police est là, prête à le coffrer, les personnages repoussent les limites de l’acceptable – le titre original mentionne le « bord » – pour pouvoir, à terme, donner un sens à leur vie et au lien amical ou familial qui les unit. Une œuvre forte et dense, injustement méconnue.