L'objet est modeste : 1h38, onze chapitres, un tournage lyonnais, l'attelage ordinaire du film du milieu français : Arte, une région, une coproduction belge. Rien là-dedans qui prépare au tapis rouge, sinon le sujet, devenu la valeur la plus sûre du marché : le portrait d'une femme de cinquante-cinq ans. Gabrielle est chirurgienne maxillo-faciale, cheffe d'un service public à bout de souffle, et une romancière débarque dans son bloc pour quelques semaines, le temps de prendre des notes. Le reste tient dans le programme que la cinéaste a elle-même annoncé : une héroïne qui ne doit rien à personne, écrite contre les grandes renonçantes. Le film promet donc une liberté, et prétend l'établir par l'incapacité de son personnage à tenir en place. Reste à savoir ce qu'une forme peut prouver en pareille matière.
Le film s'ouvre sur un gros plan de jouissance dont le partenaire reste hors-champ. Pas de contrechamp : donc pas de fait d'intrigue, donc rien à révéler plus tard. Quarante secondes suffisent à liquider tout un genre, celui de la quinquagénaire qui redécouvre son corps au deuxième acte sous les applaudissements du public. Le désir n'est pas un événement, c'est la donnée de départ.
Vient l'hôpital, et avec lui le régime qui occupe le premier tiers. Elle traite les affaires de sa mère malade dans l'habitacle d'une voiture, distribue ses consignes au service tout en enfilant sa tenue, avale trois conversations dans le temps d'un couloir ; les dialogues se chevauchent, la caméra reste rivée sur elle et ne s'en détache jamais pour un plan autonome. La sensation est réelle, une apnée continue, et la mise en scène est habile à la produire. Ce qu'elle produit aussi est moins flatteur. Le travail y est filmé comme tempo et jamais comme contenu : on ne saura rien de ce que fabrique l'équipe, rien du sort des patients au-delà de la table, rien de l'économie du service sinon qu'il manque de tout. Aucun interne n'obtient un cadre à lui, aucune infirmière non plus. L'hôpital en pénurie devient l'accélérateur d'une performance individuelle, et le film enregistre sans le savoir la seule chose que le manque de moyens fabrique vraiment : l'irremplaçabilité d'une cheffe. La liberté annoncée prend ici sa forme concrète, qui est une saturation d'agenda.
Une scène résiste à ce dispositif, celle où elle reprend les internes sur leur engagement. Le fossé générationnel qui s'y expose n'est pas arbitré ; le film laisse son héroïne être, une minute durant, franchement indéfendable, tenir un discours de sacrifice que sa propre existence dément. C'est le seul moment où sa vertu redevient une position d'âge et de classe, datée, discutable. Il n'y reviendra pas.
L'arrivée de Frida est traitée par la durée avant de l'être par la place. Elle assiste aux opérations sans y avoir de rôle, et le film lui accorde d'abord ce qu'il n'accorde à personne d'autre : le droit de rester dans le plan sans rien y faire, immobile pendant que tout s'agite. Cette inutilité est exactement ce qui la rend visible. Puis les chapitres passent et elle cesse d'être un témoin toléré pour devenir la seule personne du service dont Gabrielle attende quelque chose. La séduction n'est pas énoncée, elle est obtenue par une économie de l'attention : dans un film où chacun réclame une décision, arrive quelqu'un qui ne demande rien et prend tout. Ce que le film refuse ensuite de filmer est plus intéressant que ce qu'il filme.
Un peu plus tard, dans une voiture, Gabrielle presse son mari de monter la vitesse, d'entendre le moteur, de rouler enfin à son allure à elle. Après une heure passée à fabriquer la vitesse par le découpage et la superposition sonore, le film s'arrête pour la dire en clair, sous forme de réplique-métaphore, et tend au spectateur une clé dont la serrure était déjà ouverte. Le scénario reprend la main sur la mise en scène, faute de lui faire confiance.
Ainsi, après quelques échanges et rendez-vous où s’installent progressivement les prémices d’un désir, Gabrielle accepte de suivre Frida hors de Paris, vers la montagne. Les plans s'étirent, la caméra cesse de courir derrière les urgences, la lumière se dépose sur les visages. Tout est somptueux, et c'est aussi le problème. Au moment où il faudrait rendre cette bifurcation habitable, le film transforme un corps en paysage et une existence alternative en tableau. S'y ajoute la visite au vieil écrivain retiré dans les hauteurs, interrogé frontalement, dont la parole vient bénir en mots ce que la scène précédente avait déjà obtenu en images : le film cherche son autorisation du côté de l'art, comme s'il n'était pas sûr d'avoir le droit d'exister sans lui. La balance est truquée avant la pesée, et le retour à la ville ne coûtera donc rien.
C'est dans ce relâchement que le film expose frontalement le rapport lesbien, et il y perd la finesse qu'il avait dans les couloirs. Les scènes de sexe, pensées comme des respirations, sont illustratives : elles montrent l'intimité au lieu de la laisser opérer, et appuient là où le hors-champ avait suffi pendant tout le premier acte. Le film qui savait, dans son plan d'ouverture, ce qu'on gagne à ne pas montrer, l'a oublié dès qu'il a fallu montrer deux femmes ensemble. L'accalmie est d'ailleurs trompeuse : jusque dans la nudité, le retour à la ville est rappelé, l'impossibilité travaillée en sourdine. Le calme est un vernis posé sur une existence qui continue de s'emballer sous lui.
Reste qu'entre ces coups isolés le film n'a pas de système. Onze segments dont la seule soudure est une nappe musicale : la continuité y est déléguée à un solvant lyrique plutôt qu'assumée par le découpage. À force de blocs taillés au même gabarit, la structure devient une mécanique, chaque chapitre exécutant le précédent. Les sujets s'accumulent — la mère qui décline, le neveu, le service qui se vide, le mari, l'écrivaine — sans qu'aucune hiérarchie de durée ou d'échelle ne dise lequel pèse. On peut y voir par instant une qualité, comme cette scène où Henri tombe sur la photo de Frida nue dans le téléphone, et Gabrielle impute l'affaire à la mécanique des appareils. Là, pas de mise en file des catastrophes, deux crises superposées dans le même bloc de temps — le film sait que le désastre intime n'a pas la politesse d'attendre son tour. Mais la redondance du dispositif, comme décrit, est souvent contre-productif.
Turin, enfin. Un dîner, Frida refaite avec une autre, une phrase lâchée entre deux plats — elle y pense tous les jours — puis l'effacement dans la nuit. Le renoncement est dit par l'intéressée elle-même, en dialogue, et aussitôt esthétisé par cette sortie nocturne qui le convertit en force d'âme. C'est là que je comprends d'où vient vraiment la tenue du film. Drucker garde dans le même visage l'épuisement et l'appétit, sans jamais faire passer l'un devant l'autre. Thierry confisque l'attention en ne la réclamant jamais. Ce que le chapitrage laisse pendre, elles le raccordent à la main : deux comédiennes pensent à la place du film. Reste ce trop-plein — de travail, de responsabilités, de désirs — qui dessine un monde où la compétence féminine se retourne en piège, où l'efficacité finit par rendre invisible celle qui la produit. Gabrielle tient par le travail comme le film tient par le mouvement : ils avancent jusqu'à l'épuisement, incapables l'un et l'autre de s'arrêter vraiment.