Qui est le film ?
Il y a quelque chose de presque trop simple dans Gremlins, comme si Joe Dante avait compris avant tout le monde qu’un film pouvait fonctionner comme un cheval de Troie : une petite peluche adorable, quelques règles faciles à retenir, un décor de carte postale. Le film s’ouvre comme un conte. Une berceuse, un quartier enneigé, un magasin poussiéreux où l’on imagine qu’un récit pourrait recommencer éternellement. Mais ce vernis n’est qu’un prélude. La première scène dit déjà tout : Rand achète Gizmo contre l’avis du vieux Wing, troquant la sagesse contre l’appétit marchand. Le geste suffit à renverser le conte en anti-conte.
Par quels moyens ?
L’introduction de Billy est révélatrice : il traverse une ville où les enseignes clignotent plus fort que les regards. Le film ne cesse ensuite de le placer face à des figures consuméristes (la voisine mégère, les patrons cyniques, les policiers incapables) comme si ce décor ne pouvait plus accueillir la moindre altérité. Billy est dessinateur, lecteur de bandes dessinées, presque un enfant attardé dans un monde qui confond maturité et rentabilité. Quand Gizmo entre dans sa vie, ce n’est pas un animal mais une fiction vivante. Mais cette porte vers l’imaginaire ne pouvait qu’être forcée par la logique de reproduction du capitalisme. Le pelage qui goutte, le corps qui se dédouble, les mogwaï qui se multiplient sur le lit de Billy : la scène détourne le miracle de la naissance en une industrialisation organique.
Un point crucial de Gremlins, souvent négligé, réside dans leur rapport aux lieux. Les créatures ne s’attaquent jamais frontalement aux habitants. Elles colonisent les espaces de consommation : le bar, le cinéma, le centre commercial. Leur violence est celle de l’imitation. Ils fument, boivent, jouent, rient trop fort. Ils incarnent une parodie jubilatoire de l’Amérique contemporaine. La scène du bar est emblématique : Kate sert machinalement des dizaines de monstres avinés, comme si dans ce déferlement grotesque se rejouait tout le refoulé d’une société fondée sur le plaisir immédiat. Ce chaos n’est pas l’œuvre d’entités diaboliques mais il est simplement ce que devient l’homme lorsqu’il se regarde dans un miroir honnête.
La séquence du cinéma est peut-être la plus belle déclaration d’amour et de guerre adressée par Dante au médium. Les gremlins regardent Blanche-Neige et chantent en chœur, hypnotisés par un film qui incarne la pureté même. Ce plan où Stripy se retourne vers la salle, silhouette noire découpée par le projecteur, condense le geste du film : le cinéma est à la fois l’outil qui fabrique les mythes et l’étincelle qui peut les incendier. Lorsque le cinéma explose, c’est l’enfance hollywoodienne, la promesse enchantée du studio system, qui part en fumée.
Au cœur de ce chaos, Gizmo reste inaltérable. Là où ses frères cèdent à l’excès, il demeure spectateur émerveillé des vieux films classiques. Lorsqu’il élimine Stripy dans le magasin, la scène est filmée comme une rédemption, non comme une victoire. Le magasin, temple du consumérisme, devient l’arène où s’affrontent deux visions du merveilleux : l’une tournée vers l’enfance, l’autre vers la voracité. Et Billy, dans cette équation, est le seul humain qui n’a jamais forcé Gizmo à être autre chose qu’un compagnon. Il ne le vend pas, ne l’exhibe pas, ne le manipule pas. Il accueille la fiction sans la marchandiser.
Quelle lecture en tirer ?
Ce qui reste, une fois la neige retombée, est un film où l’imaginaire dévore ce qui l’a créé. Un film où Noël qui ne protège plus, où les contes explosent littéralement, où les peluches mignonnes se souviennent qu’elles peuvent mordre. Lorsque M. Wing revient récupérer Gizmo, le film se referme sur une réprimande qui dépasse la diégèse : « Vous n’êtes pas prêts ». Le cinéma populaire américain, selon Dante, ne sait pas prendre soin de l’imaginaire. Il le tord, le standardise, l’exploite jusqu’à l’épuisement. Il suffira d’attendre les décennies suivantes pour voir proliférer quantité de productions insipides, vidées de leur audace, de leur noirceur, de leur irrévérence. Gremlins appartient à un âge où l’on pouvait encore parler aux enfants sans les infantiliser, et aux adultes sans les désenchanter.