️ Patton (1970) — Le général qui se prenait pour Napoléon mais ressemblait à Donald Trump en uniforme
I. Un héros taillé pour les caméras — et pour le ridicule
Dès le premier plan, le film annonce la couleur : un homme minuscule devant un drapeau américain immense.
Patton (George C. Scott) surgit sur scène comme un showman politique, non un général. Il parle fort, tape du pied, fait des blagues grasses sur la virilité de ses troupes. Le plan est sublime, la musique héroïque, la mise en scène grandiose… et pourtant tout respire la farce.
Schaffner filme ce discours d’ouverture comme une conférence de motivation pour vendeurs d’aspirateurs : même ton, même gestuelle, même culte du “winner”.
Le réalisateur sait exactement ce qu’il fait : il ridiculise la masculinité militariste en la poussant jusqu’à l’absurde.
On a 70 % d’héroïsme apparent, et 30 % de second degré corrosif.
Les soldats écoutent, hypnotisés. Mais la caméra s’attarde sur leurs regards vides : aucun n’est ému, tous sont passifs. Déjà, le réalisateur glisse une idée : le charisme de Patton n’est qu’une illusion collective.
II. L’ESTP en guerre : impulsif, narcissique, bruyant
Patton est une caricature vivante du type ESTP :
il agit avant de réfléchir (95 % du temps) ;
il confond confiance et compétence ;
il croit que le monde est une scène où tout le monde doit l’applaudir.
Dans chaque scène, Schaffner transforme sa spontanéité en pathologie comique.
Lorsqu’il traverse un champ de bataille pour inspecter les blessés, il ne regarde pas les mourants — il vérifie si sa cape flotte bien au vent.
Lorsqu’il fait un discours sur le courage, il le fait depuis une voiture luxueuse, entouré de caméras.
Et lorsqu’il voit un âne bloquer un pont, il ordonne de le tuer… pour gagner cinq minutes.
C’est un gag noir sur l’absurdité de la hiérarchie militaire : tuer un animal pour faire avancer un ego.
III. Carthage : le moment “je suis la réincarnation du génie”
La scène de Carthage résume toute la comédie tragique du personnage.
Patton contemple les ruines et déclare avec gravité :
> « J’étais ici, autrefois. Je commandais une armée. »
Le spectateur d’aujourd’hui pourrait jurer entendre Trump dire :
> « J’ai eu la meilleure armée. Les Romains, vous savez, de grands gars. »
Le réalisateur cadre cette déclaration dans une lumière crépusculaire : Patton semble sincère… mais la mise en scène le trahit. Le plan est trop long, trop théâtral, presque gênant. Schaffner veut qu’on voie le décalage entre sa grandeur imaginaire et sa solitude réelle.
C’est le narcissisme métaphysique à son apogée : Patton ne croit pas seulement qu’il est exceptionnel, il croit qu’il est immortel. Le film rit doucement, mais fermement : c’est la folie du pouvoir déguisée en destin.
IV. Le soldat giflé — l’humiliation publique du héros
La scène la plus célèbre du film est celle où Patton gifle un soldat atteint de stress post-traumatique.
Il le traite de lâche, devant tout le monde.
Et là, Schaffner déploie une intelligence perverse :
pas de musique héroïque,
pas de contrechamp empathique,
juste le bruit sec de la gifle et le silence choqué des témoins.
L’héroïsme de Patton explose en plein vol.
Le réalisateur montre l’ego militaire réduit à son essence : la domination.
C’est un instant de nudité morale, où la guerre révèle sa vulgarité.
Même le cadrage change : Patton est filmé en légère contre-plongée inversée, ce qui écrase sa stature. Il paraît petit, colérique, pathétique.
C’est la première fois qu’on rit mal à l’aise, mais qu’on rit quand même.
V. La scène du miroir : l’autoportrait d’un clown
Après le scandale, Patton se retrouve seul, devant un miroir.
Et au lieu d’introspection, il s’admire. Il ajuste sa casquette, ses médailles, ses bottes.
C’est un des moments les plus cruels du film : Schaffner le filme comme un acteur de théâtre qui ne sait pas que la pièce est finie.
La lumière froide, la composition symétrique, le silence : tout accentue le ridicule.
Le spectateur comprend : cet homme ne réfléchit pas. Il se contemple.
La guerre n’est plus un combat : c’est un prétexte pour continuer à jouer un rôle.
Le réalisateur l’expose sans haine — comme on observerait un enfant pris au sérieux par erreur.
VI. L’héroïsme filmé comme une parodie
Tout dans la mise en scène semble héroïque, mais tout finit en dérision :
les plans larges magnifient un homme seul ;
les marches triomphales se terminent dans la boue ;
les victoires sont célébrées par des discours ridicules.
Schaffner construit un film double : visible comme une épopée pour le public patriote (60 %), lisible comme une satire antimilitariste pour ceux qui regardent mieux (40 %).
C’est un piège magistral : l’Amérique a applaudi un film qui se moquait d’elle.
Le rire vient lentement, mais sûrement. On se surprend à penser : “Patton est un héros… de son propre film intérieur.”
Et c’est exactement ça que Schaffner dénonce.
VII. Un film antimilitariste déguisé en éloge
Sous ses apparences épiques, Patton est une charge contre la culture du chef charismatique.
Chaque scène renverse l’imagerie du pouvoir :
le drapeau devient rideau de théâtre ;
le casque devient accessoire ;
les victoires deviennent symptômes.
Selon l’historien du cinéma Paul Fussell (Wartime, 1989), Patton est un des rares films américains de l’époque à “déconstruire le mythe de la guerre tout en respectant ses formes”.
C’est l’arme la plus subtile : la critique par l’imitation.
Patton, c’est le militaire parfait pour la télévision : beau, bruyant, inconstant.
Un Trump avant l’heure, galvanisé par l’image de soi, incapable de distinguer la gloire du narcissisme.
Un homme qui gagne des batailles mais perd son humanité.
VIII. Conclusion — Rire, mais comprendre
On pourrait croire que Patton glorifie la guerre. En réalité, il la vide de sens.
Le héros ESTP croit commander le monde, mais il est seulement commandé par son besoin d’admiration.
Schaffner transforme la biographie d’un général en une comédie existentielle sur la vanité virile.
Et quand le film se termine sur Patton seul, marchant avec son chien, la victoire derrière lui… il ne reste rien d’héroïque.
Seulement le bruit de ses bottes, et le silence d’un homme qui croyait être César, mais n’était qu’un acteur en uniforme.
En résumé :
> Patton n’est pas un film sur la grandeur militaire, mais sur la stupidité du pouvoir qui s’y croit.
Et à ce jeu-là, le réalisateur gagne haut la main — en ridiculisant le général avec la précision d’un sniper et l’humour d’un philosophe.