Voilà une déclaration d'amour au cinéma qui se prouve par l'acte même de montrer. Truffaut ouvre les portes du plateau, expose la mécanique, et loin de dissiper la magie, il la redouble. Il faut, c'est vrai, un peu de curiosité pour la fabrique d'un film afin d'y entrer pleinement : ce n'est pas un film pour tout le monde. Mais Truffaut ne filme pas le réalisateur solitaire en proie au génie ; il filme une ruche, où chaque fonction compte, du producteur inquiet à l'accessoiriste débrouillard, de la scripte espiègle au cascadeur qu'on oublie toujours. Le plan d'ouverture dit déjà tout : on croit à une scène de rue, puis la caméra recule et découvre le plateau, l'équipe, la machinerie. Et tout au long, la musique de Georges Delerue, lyrique et nostalgique, pose une âme sur chaque image et ne s'efface plus de la mémoire. Car derrière la gaieté de surface affleure, je crois, la tristesse de l'éphémère : un tournage est une famille de hasard, qui se dissout sitôt le travail achevé, et cette séparation finale a quelque chose d'une petite mort. Truffaut-acteur, dans le rôle de Ferrand, s'efface au profit de ses musiciens, un vrai chef d'orchestre discret d'un chaos joyeux. Jacqueline Bisset est resplendissante et bouleversante en star fragile au sortir d'une dépression ; Nathalie Baye crève l'écran dans l'un de ses premiers rôles ; et Léaud lui-même, parfois agaçant dans ses caprices, finit par servir son personnage plutôt que de s'en servir. Truffaut aime tous ses personnages, et cela se sent à chaque plan. La Nuit américaine nous dit, au fond, que les films sont plus harmonieux que la vie, et que c'est précisément pour cela qu'on les fait.