Ayant repéré le talent du cinéaste anglais, David O. Selznick fait venir Alfred Hitchcock aux États-Unis pour tourner un film sur le naufrage du Titanic. Une fois le réalisateur anglais arrivé sur le continent américain, le producteur, sortant du tournage d’Autant en emporte le vent, choisit de modifier leurs projets en lui faisant tourner Rebecca, une adaptation d’un roman de Daphné du Maurier, écrivaine que le Maître du suspense venait d’adapter dans son dernier film anglais, La Taverne de la Jamaïque.
On peut estimer que ce changement est peut-être une bonne chose car ce sujet, dont il avait essayé d’acquérir les droits par le passé mais n’avait pu les obtenir face à Selznick, semble plus adapté à l’univers d’Hitchcock. Le roman a beau être essentiellement un drame, le réalisateur réussit à insérer de multiples petits suspenses avant de finir par une intrigue criminelle. Il arrive, en plein maccarthysme, à évoquer des sujets plus inhabituels et tabous à l’époque
(le féminicide, l'inceste à travers la relation de Rebecca avec son cousin ou encore l'homosexualité, thématique récurrente dans l’œuvre du cinéaste, par l’amour que Mrs. Danvers porte envers Rebecca)[spoiler] et à pousser le spectateur à aller un peu contre la morale[spoiler] puisqu’il soutient finalement un meurtrier en souhaitant que l’homme disant la vérité sera désavoué. On peut d’ailleurs noter sur ce dernier point que les véritables baisers échangés par le couple de Winter se feront une fois que la femme de Maxim devient sa complice
. En plus d’être osé, le récit, assez fidèle au roman d’origine comme le souhaitait Selznick à l’exception de la fin, est traité intelligemment en conservant le parti-pris de ne jamais donner de nom de l’héroïne (que l’on ne connaîtra que sous l’appellation de nouvelle Mrs. de Winter).
La mise en scène, de son côté, est sublime et semble même être un pas supplémentaire dans la carrière du cinéaste en lui offrant un style plus flamboyant et hollywoodien. Elle offre une superbe photographie avec un magnifique travail sur les ombres. Grâce à cela, Hitchcock donne à son récit et à son Angleterre de studio un aspect proche du film fantastique, renforcé par une Mrs. Danvers effrayante qui aurait pu sortir d’un film Universal. Hitchcock prouve, malgré ses luttes constantes avec un producteur omniprésent, qu’il possède un contrôle total de sa caméra et offre de superbes plans
(on peut même se demander si le dernier n’a pas inspiré l'image finale de Citizen Kane dont le tournage débuta quelques mois après la sortie de Rebecca)
.
La musique de Franz Waxman est très belle même si elle ne fait pas partie des plus marquantes de la carrière du cinéaste et achève de rendre le tout totalement hollywoodien par son grandiose.
Pour ce qui est de l’interprétation, même si certaines peuvent paraître un peu exagérée de nos jours (Nigel Bruce
, notamment quand il réalise avoir fait une gaffe en demandant si l’héroïne fait de la voile,
et Joan Fontaine sont parfois à la limite du surjeu), l’ensemble est conforme au style de l’époque (on retrouve tout de même Laurence Olivier) mais permet surtout de mettre en avant une Judith Anderson glaçante dans son rôle de Mrs. Danvers.
Ainsi, Rebecca reste de nos jours un véritable chef-d’œuvre où Alfred Hitchcock arrive à insérer sa personnalité dans le cadre corseté d’une production Selznick et prouve par la même occasion que sa traversée de l’Atlantique lui permet de franchir une étape supplémentaire en l’intégrant définitivement dans un cinéma hollywoodien où il a désormais totalement sa place.