Magistral! Splendide! «Ran» (1985) est un miracle! Réaliser un tel film, au beau milieu des années 80, avec tous les moyens d'une superproduction, sans jamais sombrer dans la facilité, le kitsch ou le tape-à-l'oeil, était une gageure. Et c'est pourtant une réussite totale! Vingt-huit ans après «Le château de l'araignée», qui adaptait brillamment «Macbeth», Kurosawa réussit haut la main une autre transposition shakespearienne très libre, celle de «King Lear», en s'inspirant par ailleurs de la vieille légende japonaise des trois flèches et en assumant une nouvelle fois les conventions du théâtre Nô. Le réalisateur a préalablement peint tous les plans de son film; et «Ran» est de fait, de sa première seconde à sa dernière, un pur chef-d'oeuvre pictural. Méditation désespérée sur le pouvoir, la guerre et la violence, il s'agit par ailleurs d'une des plus puissantes dénonciation de la folie meurtrière des hommes, mais aussi d'un des films les plus désenchantés du maître japonais. Plusieurs scènes sont à cet égard exemplatives. Par exemple, la scène centrale de la prise sanglante du château où Hidetora a trouvé refuge, seulement accompagnée de la musique remarquable, sobre et discrète de Takemitsu, et qui est ici étrangement contemplative, ou encore la scène finale où Tsurumaru, au son d'une flûte mélancolique, laisse tomber une image du Bouddha, stigmatisant l'impuissance définitive de celui-ci. Dans son ensemble, «Ran» est une contemplation, étrangement apaisée et distanciée, de la fureur des hommes. Kurosawa lui-même disait: «une série d'événements humains vus du ciel»! Et on ressort à la fois émerveillé et ébranlé de ce spectacle. Un chef-d'oeuvre absolu!