"Voilà sans doute un des plus beaux fleurons de "film culte" à la française. Un chef-d'oeuvre du genre!
RUE BARBARE a déjà plus de 40 ans, mais il fascine toujours autant. Beaucoup diront qu'il a vieilli. Et alors? Tant mieux même, serais-je tenté d' ajouter! Car ses images qui sentent le poussiéreux et le défraîchi font aussi tout son charme. On n'est pas ici dans un Marvel sous cellophane, noyé dans des effets spéciaux dernier cri, mais dans un bon vieux produit à la française, tourné avec trois francs-six sous, au début des années 80. RUE BARBARE est un film brutal, poisseux, cradingue, qui sent le sexe, la sueur et le sang à plein nez, C'était le but recherché. Comme quoi, c'est souvent avec des budgets de misère qu'on réalise des pépites. Et ce film-là en est assurément un des plus parfaits exemples.
Adapté (librement) du roman "Epaves" de David Goodis, Gilles Béhat réalise avec RUE BARBARE le seul film notable de sa carrière. C'est son bébé, son chef-d'oeuvre! L' histoire? Dans une cité ouvrière française, sans doute dans les années 70-80, on ne s'occupe jamais des affaires des autres ("j'ai rien vu, j'ai rien entendu"). Daniel Chetman dit "Chet" le sait, mais il enfreint cette règle une nuit, en portant assistance à une jeune chinoise battue et violée par Mathias Hagen, chef du "gang des Barbares" auquel Chet a appartenu autrefois. Les fauves sont lâchés, plus rien ne sera jamais comme avant.
Tous les personnages de RUE BARBARE sont des épaves, comme le titre français du livre de Goodis ("Street of the Lost" dans sa version originale). Seul Chet (impeccable Bernard Giraudeau) tente de garder la tête hors de l'eau et de maintenir un semblant de cap dans sa vie. Pour lui-même, et pour sa femme surtout, Eddie (Corinne Dacla), victime elle aussi, il y a des années, du "gang des Barbares". Mais en secourant la jeune chinoise, Chet voit resurgir Hagen (impressionnant Bernard-Pierre Donnadieu en parfait psychopathe) qui ne lui pardonne pas son geste. Il s'ensuit alors un déferlement de violence dont personne ne sortira indemne. RUE BARBARE possède une galerie de personnages, souvent complètement barges, à l'image de Paul dit "Rocky Malone" (Jean-Pierre Kalfon), rockeur raté, et frère de Chet. Les autres, à des degrés divers, ne valent pas mieux. Mais inutile de rentrer ici dans le détail de cette véritable cour des miracles. RUE BARBARE se déroule dans un monde dystopique, qui n' est pas sans rappeler le nôtre, celui de 2024; violence quotidienne, trafic de drogues, monde de la nuit, sexe, prostitution, jeunesse destructrice, folie...Je ne sais pas si Kubrick a vu le film en son temps, mais il aurait pu y déceler parfois comme des airs de son "ORANGE MECANIQUE".
Les personnages du film ne sont au final que des désespérés qui n'attendent rien de la vie, qui la traversent en spectateurs, plutôt qu'acteurs, résignés. Ont-ils d'ailleurs espéré un jour quoi que ce soit? La musique de Lavilliers ("Midnight Shadows") apporte beaucoup à l'ambiance glauque et crépusculaire, qui culmine dans l'affrontement final. D'une violence inouïe, et peut-être sans précédent dans le cinéma français, au moins jusqu'en 1984, date de la sortie de RUE BARBARE sur nos écrans.
Pour la petite histoire, Giraudeau et Donnadieu connaîtront un destin tragique similaire, décédant tous les deux d'un cancer en 2010; à l'âge de 63 ans pour le premier nommé, et 61 ans pour le second. Le film de Gilles Béhat se termine avec la chanson de Lavilliers "Y'a peut-être un ailleurs", qui sonne comme une conclusion parfaite de sa partition barbare. Peut-être Giraudeau et Donnadieu se sont-ils posés la même question au crépuscule de leur existence? Qui sait?"
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