Il y a des films qu'on aime, et puis il y a celui-là, que je garde tout en haut, dans le cercle minuscule des chefs-d'œuvre qui m'ont vraiment marqué. Le Samouraï, c'est la solitude à l'état pur, ni triste ni plaintive, juste une condition, aussi nue que la chambre grise où Jef Costello vit seul avec un oiseau en cage. Jean-Pierre Melville dit tout sans rien dire : aucune psychologie, aucune explication, rien qu'un homme qui n'existe qu'à travers ses gestes, où enfiler les gants et faire tourner le barillet deviennent la seule langue de l'âme. Le film est en couleur, et pourtant tout y a été vidé de ses teintes vives jusqu'à un noir et blanc moral : un Paris fantôme, des ciels toujours bas, des rues désertes où l'on se faufile comme une ombre en imper. Ce Paris n'est pas un décor, c'est un état d'âme.
C'est le rôle de toute une carrière pour Alain Delon : un visage de marbre 99 % du temps, et c'est ce 1 % où une émotion finit par fendre le masque qui nous cueille. Le pari de l'inexpressivité, il le gagne : ce visage immobile devient le cœur battant du film, et sa silhouette (imper, borsalino, montre portée à l'envers) a dépassé l'écran pour devenir culte. Le rythme est lent, et c'est exactement ce que j'ai aimé : la lenteur ne dessert jamais le film, elle nous enferme avec Jef, elle nous fait attendre sa mort à ses côtés, comme si on lui tenait la main jusqu'au bout. Ce n'est pas un suspense, on ne se demande jamais s'il va s'en sortir, c'est une tragédie où l'on regarde comment il va tomber. Le jour où il épargne la pianiste, le seul témoin qui l'a regardé en face, la mécanique se fissure : le samouraï devient ronin, déjà condamné. La seule once d'humanité de Jef est précisément ce qui le tue, et il le sait : sa mort n'est pas une défaite, c'est un choix. Un hara-kiri où le samouraï décide lui-même de son heure.
La scène d'ouverture, la filature dans le métro, rien que l'image et le montage, restent des sommets du cinéma. La preuve qu'on peut créer une tension pure sans une ligne de dialogue. La musique de François de Roubaix ne dramatise jamais, elle est glaciale et envoûtante, pendant que le jazz des clubs enfumés fait briller une chaleur où Jef n'entrera jamais. C'est pour moi LE grand chef-d'œuvre de Melville, le mariage de deux genres qu'il vénérait : le film de samouraï et le film noir, dans un Paris rêvé qui n'existait que dans sa tête. L'ombre de Melville plane encore sur des générations de cinéastes, de John Woo à Tarantino. Le Samourai est finalement un film sans émotion qui en procure une immense : voilà pour moi son grand paradoxe, et ce qui le rend à part. Alors quand Jef revient au club, l'arme vide, marcher droit vers les balles, on ne pleure pas un perdant, on regarde un homme reprendre la main sur son destin. Merci Jean-Pierre, merci Alain.