Très difficile en 2025 de voir ce film, sans tenir compte de tout son environnement, et de l’analyser comme on le ferai pour n’importe quel autre film, en tant que cinéphile averti et passionné. C’est ce que j’ai essayé de faire, en me détachant de tout ce contexte, pour me laisser emporter par l’aspect purement cinématographique.
Il s’agit d’un triangle amoureux, mais avec l’originalité du scénario qui veut que dans cette histoire le père d’un jeune adolescent de 15 ans, tombera amoureux de la petite amie de 15 ans de son fils. Tous les trois partent en vacances dans l’île d’Ibiza, dans une villa fabuleuse et on assistera alors à un jeu de chassé-croisé, de séduction , de rejet, de mise en jalousie, on est dans du Marivaux .
Tout d’abord le film doit beaucoup à la formidable interprétation des 3 acteurs : et surtout les deux jeunes , Melvil Poupaud qui joue avec un naturel désarçonnant, ce petit jeune homme tout frêle, si gamin , mais qui vit sa première expérience amoureuse, en compétition avec son propre père, il joue juste , avec beaucoup de finesse, et d’humour. On comprend qu’il soit devenu un des grands acteurs actuels. Judith Godrèche , qui joue cette fausse ingénue, très mature dans ses discours, mais en même temps jeune fille en train de se transformer en femme, chrysalide qui devient papillon, Elle joue avec grâce, en finesse, adepte de minauderies, elle n’aime pas le « vieux » père mais elle est flattée de son intérêt, elle se donne le gage de le séduire, pour le punir, le faire souffrir, elle se prend au jeu ,elle ne résistera pas à la tentation de jouer sur cette attirance réciproque . Magnifiquement filmée, des gros plans sur la visage, plein de joie , de fraîcheur, d’enthousiasme, elle nous charme et nous envoute . Et puis le père, joué par Doillon, probablement sa meilleure prestation en tant qu’acteur , troublé, ennuyé par son attrait pour la copine de son fils mais qui ne peut résister. Il joue très bien, avec sa petite voix qui murmure des mots d’amour , et nous oblige à tendre l’oreiller pour partager son trouble, en toute intimité. Magnifique trio . La réalisation est superbe, très belle qualité image de Caroline Champetier, la plus grande directrice de la Photo contemporaine, magnifique utilisation de la lumière magique des Baléares. Il y a de clins d’œil au « Mépris » de Godard, ellipse d’un autre triangle amoureux, déjà un réalisateur. Cette villa futuriste au bord de la mer , des cadrages au cordeau , des plans superbes , comme ce plan fixe sur la plage sur les 3 visages, avec celui de Juliette au milieu qui part en travelling court , gauche- droite- gauche , pour monter son alternance amoureuse, diabolique. Plans des deux amoureux sur une jetée, au dessus de cette mer sublime. Les dialogues sont ciselés , là encore on pense au Godard « et mes fesses tu les aimes » et ici Juliette chantonne « et mon nombril transparent tu l’aimes » . Il y aussi du « Pierrot le fou » Godréche étant Ana Karina , qui déambule sous le soleil, : « ma ligne de chance , ma ligne de hanche « ici « " faire" la la lecture n’est ce pas obscène »
Le film est extrêmement pudique, dans son déroulement, tout en intériorité, tout est suggéré, peu de choses montrées sauf une scène de deux minutes, la fameuse scène décriée. On ne peut deviner en voyant le film. Chaque spectateur en pensera ce qu’il voudra, mais c’est une scène charnière, assez banale en apparence, qui montre le père pris dans le filet , de la jeune sirène, qui permettra la renaissance du sphinx /fils.
Sentiments extrêmes et profonds, comme toujours chez Doillon depuis « les Doigts dans la tête » son 1er film , chef d’œuvre naturaliste, déjà sur un trio amoureux et une femme indécise, oscillant dans ses sentiments.
Un beau film, un des meilleurs de Doillon, le plus Godardien. Bien dommage.