On connait le retentissement néfaste de la bulle immobilière sur l’économie des Etats-Unis au détour des années 2007 à 2013. En 1992, James Foley adaptant « Glengarry Glen Ross », une pièce de David Mamet (Prix Pulitzer 1984), choisit de montrer l’envers du décor de cette crise dont les impacts ont sans doute été sous-estimés. Pas celui des spéculateurs, ni celui des clients floués, mais celui des salariés, ici des vendeurs en première ligne pour fourguer à de pauvres bougres sans le sou et déjà enfouis sous les crédits une parcelle du rêve américain. Dans une petite agence immobilière new yorkaise, noyée sous une pluie incessante, s’échinent quatre vendeurs payés exclusivement à la commission.
Les temps sont durs et les fiches de prospection éculées ne suffisent plus à fournir la pitance quotidienne. Le siège, “Mitch and Murray", a investi dans l'achat d’un précieux fichier dit Glengarry Ross, pour remonter les ventes. A été délégué sur place le meilleur vendeur du groupe pour secouer des vendeurs jugés fatigués, préalable à la mise en circulation les précieuses fiches. C'est quasiment à l'entame du film, qu'intervient dans une scène d'anthologie, un Alec Baldwin, touché par la grâce, venu comme il le dit lui-même "pour le coup de grâce" et qui balance devant des vendeurs éberlués, un discours ultra-musclé, entrelardé de noms d'oiseaux bien sentis et de plaisanteries machistes (le doublage français a malheureusement été remanié à l'occasion de la sortie DVD). Le tout se concluant par l'entrechoc de deux boules en acier censées représenter une paire d'attributs dont les vendeurs de l'agence seraient privés.
Le ton est donné de la plus belle des manières et le petit jeu de la convoitise peut dès lors commencer pour l’obtention en avant-première des précieuses fiches gardées par un Kevin Spacey encore joufflu qui incarne de manière appliquée le petit chef pistonné, trop heureux que dans l'affaire on ne lui ait pas encore demandé de comptes. Baldwin ayant planté le décor, reste quatre vendeurs et un chef d'agence qui vont nous faire partager leurs états d'âme. Pour cette comédie humaine plutôt amère voire par instants pathétique, James Foley s'est entouré d'une brochette d'acteurs haut de gamme avec Al Pacino, Jack Lemmon, Alan Arkin, Ed Harris et Kevin Spacey. Autour de ces fameuses fiches se révèlent tous les comportements en réaction au stress.
Le plus ancien, joué par un inénarrable Jack Lemmon tente par tous les moyens de corrompre son jeune chef devenu cerbère. Il faut le voir, aux abois se contorsionnant devant un Kevin Spacey impassible trop sûr de son pouvoir. Du grand art cousu main. De son côté, Moss, joué par Ed Harris, plus jeune, vendeur aigri, insatisfait de son sort, choisit de se rebeller tout en refusant d'en assumer seul les conséquences. Après avoir cherché à rallier à lui un Alan Arkin pétrifié, il finira par entraîner dans sa chute Jack Lemmon dit "La machine", vendeur en bout de course, à la dérive et qui, trop vieux ne pourra sans doute pas se relever de cette tentative de loosers
Reste, Al Pacino, dit Roma, vendeur de haut vol tout en suavité qui conclut ses ventes en allant dénicher chez ses clients les ressorts intimes qui les feront passer à l’acte. Loup solitaire, il n’en demeure pas moins attaché aux valeurs de respect et de solidarité entre les vendeurs fondées sur l’éternelle roue qui tourne. Il est donc en totale opposition avec Moss qui voit dans sa déveine le résultat d’une inégalité de traitement. L’affrontement a lieu dans une autre scène d’anthologie ayant pour point d’orgue le récit fantasmé d’une vente à l’arrachée par un Jack Lemmon qui dans un court moment extatique sorte de chant du cygne tragi-comique, retrouve le lustre d’antan, quand son surnom de « La machine » avait encore un sens.
Une fois de plus on peut apprécier le génie de l’immense Jack Lemmon qui livre au crépuscule de sa carrière une prestation aussi jubilatoire que celle en jupons de « Certains l’aiment chaud » (Billy Wilder en 1959). Trente ans ont passé et l’acteur pourtant fatigué par une carrière et une vie chaotique montre le même plaisir à se livrer devant l’objectif sans jamais oublier de faire briller ses partenaires. James Foley fidèle à l’esprit de David Mamet dénonce de manière acerbe le capitalisme sauvage porté aux nues par Ronald Reagan et Margaret Tatcher tout au long des années 1980. Il montre ses impacts insidieux sur le monde du travail, ici une équipe de quatre vendeurs engagés dans une lutte à mort pour conserver leur emploi après qu’un Monsieur Loyal (pas tant que ça !) incarné par Alec Baldwin leur ait livré les règles du jeu. Cette charrette qui n’ose pas dire son nom va pousser deux d’entre eux à la faute, épargnant aux dirigeants de faire eux-mêmes le sale boulot. C’est bien connu les loups se mangent entre eux ! A voir ces pauvres hères user de toutes leurs ruses pour pousser à la vente d’autres pauvres hères sans le sou on comprend mieux pourquoi vingt ans plus tard le système poussé à son paroxysme se soit effondré sous le poids de l’insolvabilité des banques. Un cinéma virtuose et prémonitoire dont on aimerait que nos dirigeants soient de plus friands spectateurs.