Songe d'une nuit d'hiver a connu une très belle carrière en festival. Il s'est vu décerné des prix prestigieux tels que le Grand Prix du Jury au Festival de San Sebastien, l'Antigone d'Or du meilleur film au Festival du Film Méditerranéen de Montpellier, le Dreammaker Award pour le meilleur film de fiction au Festival de Nashville. Il a également été sélectionné au festival de Toronto dans la Section des Maîtres du Cinéma Contemporain et pré-nominé pour les Prix de l'Académie Européenne dans toutes les catégories.
Goran Paskaljevic ne met pas simplement en scène une fiction. Son film se confond souvent avec le documentaire. Ne serait-ce que pour le contexte politique et historique dans lequel il se déroule et qui est ici dépeint dans un réalisme sans concessions, se voulant proche du peuple et de ses souffrances. Le handicap de Jovana Mitic est aussi un rappel constant à la raison documentariste du film. Le réalisateur filme au plus proche de la réalité. Lorsque Lazare se rend dans le centre d'accueil où Jovana passe ses journées, la mise en scène devient presque transparente. Il fait pénétrer le spectateur dans un vrai centre d'accueil où autistes, trisomiques, déficients de toutes sortes semblent livrés à eux-mêmes, sur un fond sonore de petits cris et de souffrance. A travers la psychologue du centre, Paskaljevic informe et bascule son film vers le documentaire. Il nous montre l'autisme tel qu'il est : un mystère, une énigme lorsqu'on le désigne comme maladie, une marque invisible, quotidienne, chez nombre de ceux considérés comme " anormaux ".
Ce film est aussi témoin d'une expérience inédite dans l'histoire du cinéma. En effet Jovana Mitic est la première enfant autiste à incarner le personnage principal d'un long métrage de fiction, elle aura transformé le tournage en véritable épopée funambule. Il s'agissait d'une vraie prise de risque, d'un engagement de la part du réalisateur rapprochant Goran Paskaljevic de Stefano Rulli, dont l'excellent documentaire Un silence particulier aborde également l'autisme par le centre.
Le travail du cinéaste sur les couleurs, le mouvement circulaire, touche aussi, d'une certaine manière, aux racines de l'identité balkanique. La présence, tel un fil rouge, des thèmes du religieux et de la sorcellerie constituent une empreinte forte de cette même culture. Tout le film est empreint de théâtralité. Elle existe devant la nécessité pour ces peuples de laisser libre cours à leurs émotions face aux autres et dans la société. Mais le metteur en scène ne se livre jamais à la caricatrue, il ne procède qu'avec respect pour les gens qu'il filme. La séquence des retrouvailles de Lazare avec son ami d'enfance en est une parfaite illustration. Paskaljevic explore avec une justesse jubilatoire ce qui, trop souvent dans le cinéma des Balkans, finit par servir de cliché encombrant, cette sorte de folklore mêlant fête, soûlerie, danse et musique.
Avec Songe d'une nuit d'hiver, le réalisateur plonge au fond de l'intime pour donner à voir par le bord et la périphérie l'autisme d'une nation toute entière qui refuse le réel, le passé, et dont Lazare apparaît comme l'incarnation paradoxale. Il est en effet à la fois autiste, prisonnier de son mal, mais également posté à contre, plaçant d'abord sa lutte dans la confrontation. Il devient en cela double du cinéaste lui-même. En donnant au bar où le meurtre de Lazare a été commis le nom de Baril de poudre, Goran Paskaljevic insère à ce Songe, une part de son histoire personnelle. C'est en effet ce film réalisé en 1998 et les violentes attaques dont il fut alors l'objet de la part de la presse officielle qui précipiteront son exil vers l'Irlande et le laisseront, comme Lazare, absent de chez lui durant plusieurs années.