C'est une aile de libellule. Un petit miracle de finesse, de légèreté, de grâce, d’intelligence, d’élégance. On se dit mille fois que le charme va être rompu, que le savant équilibre va cesser, chanceler, casser ; mais non, jusqu'au générique de fin nous sommes délicatement soulevés de terre et portés par les notes éthérées du piano, par les splendides éclairages raffinés - on songe parfois à "Barry Lyndon" -, par les costumes, par les décors, par la campagne devenue personnage à part entière en même temps que paysage-état d'âme, par le jeu tout en nuances de comédiens magnifiques magnifiant leur sujet. Encore un film en costumes issu de la littérature, avec un 'impressionnant casting. Oui, mais, enfin, une réussite ! Eclatante, sidérante par sa simplicité, par son évidence. Une aile de libellule. Pas de mise en scène académique ou pompeuse, gangrénée par une paresse formelle, mais une réalisation légère, racée, parfaite. Les trouvailles visuelles fourmillent pour qui sait voir, pour le spectateur qui sait se laisser happer par ce monde si proche malgré le temps, plus étrange que réellement étranger. De la première danse entre Elizabeth et Will où l'on entre dans la subjectivité des personnages seuls au monde au milieu de la foule, du trapèze-toupie qui énumère les saisons passées sans amour partagé, du plan-séquence si juste de la réception, on ne sait que retenir car c'est la virtuosité même : celle qui se fait humilité, celle qui sait se faire oublier. Tout le poids du film, toute sa réussite, repose sur les frêles épaules de Keira Knightley. On le sait aussitôt et on craint le pire : au début l’actrice cabotine, surjoue, palpite et papillonne exagérément de sa paupière, roule savamment l'œil de biche, fait éclore un sourire comme un éclat de soleil percerait soudain l'azur assoupi du mol été. Elle en fait trop ; bien au-delà de ce que son personnage nécessite ; elle agace presque. Et puis, voilà que la musique interne, silencieuse, fascinante de l'histoire la rappelle à son rythme et à sa mélodie, parfois profonde mais jamais grave, infiniment subtile sans pourtant utiliser plus d'octaves que nécessaire. Alors ce ne sont plus des comédiens, ce sont des destins. L'amour est là, qui heurte - il appelle et il blesse. Il frappe à la porte mais il peut aussi frapper à la face. Si aimer n’est pas une sinécure, ne pas l’être revient à ne pas être. Espoir. Désespoir. Des espoirs, à nouveau... Car l’amour triomphe de tous les obstacles, même du plus puissant d’entre eux : notre propre orgueil. Alors vient le moment fatidique où la lutte - contre l’autre et contre soi-même - doit enfin cesser, où il faut accepter ce qu’on sait être une suprême folie : livrer son entière confiance à cet être totalement inconnu dont on ne sait qu’une seule chose qui efface toutes les autres : qu’on l’aime plus que sa propre vie. Dans ce chef-d'oeuvre fin et gracieux, rien ne pèse, rien ne pose, tout est poésie. C'est un film que l'on a accordé en usant de l'âme humaine comme d'un diapason. Une aile de libellule...
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