QuentinTarantino est ce qu’on peut appeler un réalisateur culte, peut-être le seul réalisateur en activité qui arrive à créer autant de buzz autour de son nom et de ses films. Après le succès planétaire de Pulp Fiction, il est devenu un modèle pour beaucoup et une source intarissable de références : dès qu’un film est un tant soit peu violent et utilise l’humour noir, il est « tarantinesque ». Mais le sale gosse qu’il est ne s’est jamais laissé enfermer dans cette caricature qui veut que son cinéma soit uniquement déjanté et violent. Il a toujours essayé de proposer des choses différentes, film après film, quitte à prendre son propre public à rebrousse poil et à essuyer de sévères échecs commerciaux. Et cet Inglorious Bastards ne déroge pas à la règle. On attend un film de guerre ? C’est une histoire de vengeance. C'est un film historique ? N'importe quel historien sérieux s'arracherait les cheveux tout le long de la séance ? On est venu voir une vraie boucherie ? C’est parfois très violent mais ces scènes sont rares, rapides, comme des coupures sèches. C'est un film anti-allemand ? Jamais la langue de Goethe n'a été si bien traitée dans un film américain.
La seule et unique constante du cinéma de Tarantino, c’est cet amour du langage. Et en ce sens, Inglorious Basterds est une sorte quintessence. Encore plus que dans ses films précédents, on se met des beignes (un peu), on se tire dessus (un peu), mais surtout, on parle. On parle en trois langues différentes selon les personnages, le moment du récit et les événements à venir. Le langage est un vecteur de communication, mais aussi d’incompréhension, et c’est même parfois une arme. Rien n’est innocent : un passage du français à l’anglais peut déceler la plus fine de ruses et un accent british trop marqué peut brûler votre couverture d’officier nazi. Et c’est assez incroyable de voir la gamme infinie de possibilités qui s’offre à un réalisateur qui ne triche pas avec les langues : entre les incompréhensions, les défis, les pièges, les héros évoluent dans un univers beaucoup plus intéressant que celui qui nous est donné de voir d’habitude. C’est à la fois extrêmement brillant dans la maîtrise des langues et des accents, et surtout un fil rouge qui fait basculer le récit plus d’une fois. Quand au passage en italien, il est tout simplement exceptionnel…Dans ce contexte, voir le film en VF relève du crime, je n’imagine même pas le casse tête pour les doubleurs.
Malgré tout, il n’est pas très facile de rentrer dans le film, car plus que son histoire, ce sont les digressions et les détails qui font sa richesse. Le réalisateur ne cherche pas à faire avancer un récit virtuose, il cherche à faire mouche à chaque scène, à graver dans notre mémoire une image ou un dialogue, et à ce jeu là, il est imbattable. C’est une pâtisserie allemande qui dévient le centre d’une conversation pourtant très sérieuse et dont la caméra ne semble pas vouloir se détourner. C’est une digression sur les rats qui prépare un bain de sang. C’est un banal jeu de cartes dans un bar entre officiers qui fait monter la pression jusqu’à l’insoutenable. On peut avoir l’impression d’assister parfois à un collage de vignettes plutôt qu’à un film, elles sont tellement brillantes que la plaisir l’emporte. Il faut dire que le film est porté par deux acteurs exceptionnels. La star d’abord : Brad Pitt, qui confirme film après film qu’il est doué dans tous les rôles. Avec son accent traînant du Tenessee et ses mauvaises manières de pequenaud sudiste, il est irrésistible. L’inconnu ensuite : Christoph Walz, autrichien déniché on ne sait pas où par QT, et qui crève littéralement l’écran en nazi raffiné et polyglotte. Tout ce joyeux bordel trouve une cohérence dans le dernier chapitre qui réunit quasiment tous les protagonistes dans un cinéma parisien. Et on nous convie alors à un final détonnant qui crie son amour du cinéma tout en réécrivant l’histoire dans les grandes largeurs…
Drôle de film donc, un OVNI qui ne ressemble à rien de ce qu’on avait pu voir jusqu’ici. Mais au final, beaucoup plus cohérent que son aspect un peu bordélique pouvait laisser paraître. Et quand les lumières se rallument, on a un gros sourire scotché aux lèvres. C’est ça finalement le cinéma selon QT : le plaisir.