En 1987, Brian De Palma, 57 ans, 19 films à son actif est un réalisateur accompli et reconnu. Plusieurs de ses films ont été encensés par la critique comme « Sœurs de sang » (1973), « Phantom of the Paradise » (1974), « Carrie au bal du diable » (1976), « Pulsions » (1980), « Outrages » (1989) ou se sont révélés de très solides succès publics comme « Furie » (1978), « Scarface » (1983), « Les incorruptibles » (1987). Une carrière conduite sous le signe d’une indépendance artistique toujours sous la menace d’une rentabilité attendue de la part d’un réalisateur capable de séduire le public quand sa réalisation ample et visuellement imaginative fait mouche. Mais juste après le four commercial cuisant qu’a été « Outrages » son premier film réellement engagé, dévoilant la face obscure du comportement des troupes américaines au Vietnam, Brian De Palma est à la recherche d’un succès susceptible de régénérer sa crédibilité. Warner Bros vient d’acquérir les droits du « Bûcher des vanités », best-seller de Tom Wolfe journaliste célèbre qui pour l’occasion a écrit son premier roman paru en 1987. Le projet d’adaptation est proposé à De Palma. Un consensus est rapidement trouvé pour accentuer la tonalité ironique du film, laissant un peu de côté l’aspect très documenté du livre de Wolfe. Cette initiative sera d’ailleurs reprochée à de Palma par la critique, participant sans aucun doute à l’échec commercial du film. Pourtant le scénario écrit par Michael Cristofer allié à une réalisation intense donne naissance à un pamphlet au vitriol débouchant sur un constat accablant de la vacuité, l’incurie et la corruption qui de l’intérieur déstructurent la société américaine. Une forme d’optimisme aussi comme souvent chez les Américains à travers le juge Leonard White interprété magistralement par le grand Morgan Freeman qui n’a pas besoin de plus de deux scènes pour de sa haute stature conclure toute cette mascarade un peu morbide en « remettant l’église au milieu du village » comme on dit, rappelant à un auditoire médusé ce que l’honnêteté veut dire et comment elle peut et doit guider les hommes pour mieux vivre ensemble. Bruce Willis incarne Peter Fallow (copie fantasmagorique de Tom Wolfe lui-même ?), un journaliste alcoolique devenu star après l’écriture d’un best-seller relatant les déboires d’un trader (Tom Hanks) pris dans un tourbillon « mediatico-politico-judiciaire » après qu’une soirée bien arrosée l’a conduit lui et sa maîtresse (Melanie Griffith) à s’égarer dans le Bronx où ils ont percuté un jeune noir depuis resté dans le coma. Le canevas de l’intrigue posé avec brio et verve par De Palma s’ensuit la longue liste des rodomontades, petites bassesses, trahisons, hypocrisie en tous genres n’épargnant personne et souvent montrées à l’aide un humour caustique n’entravant en rien la force du propos comme a pu l’affirmer la critique de l’époque. Il faut dire que sous la direction d’un De Palma goguenard mais l’œilleton de sa caméra grand ouvert, les Bruce Willis, Tom Hanks, Melanie Griffith, Murray F. Abraham, John Hanckock, Kim Catrall, Saul Rubinek, Donal Moffat, Kevin Dunn et bien sûr Morgan Freeman cité plus haut sont tous impayables trop heureux en poussant leurs personnages jusqu’à la caricature parfois outrancière de fustiger une élite à laquelle ils ont sans doute bien conscience d’appartenir. Certaines scènes sont des petits bijoux de dérision paroxystique. Plus de trente ans après sa sortie, le film commence à être réhabilité notamment en Europe tellement le film de De Palma semble avec le recul, prémonitoire de ce qui se produit aujourd’hui en Europe. Son film revêt dès lors une tout autre portée. Enchaînant sur un autre film incompris avec « L’esprit de Caïn » (1992) lui aussi en voie de réhabilitation, De Palma pas loin de la sortie a eu la bonne idée de réaliser « L’impasse » (1993) suite de « Scarface » et surtout « Mission impossible » (1996) son plus gros succès commercial. Le réalisateur pouvait alors poursuivre sans trop d’à-coups mais sans coups d’éclat sa foisonnante et parfois surprenante carrière.