Amadeus ou l'« aimé de Dieu ». Tout est déjà dans le titre. Miloš Forman ne filme pas une biographie, il filme un scandale théologique : par quel caprice Dieu a-t-il choisi ce gamin obscène, dépensier, au rire de hyène, pour vaisseau de SA voix ? Le vrai héros, c'est Salieri, c'est-à-dire nous. Nous, les besogneux, ceux qui ont reçu du génie la faculté de le reconnaître et rien de plus. Sa malédiction n'est pas d'être mauvais : c'est d'avoir l'oreille sans avoir la plume. Enfant, il a passé un marché avec Dieu : la chasteté, le travail, l'humilité contre un peu de génie. Le Ciel encaisse tout et va porter le don ailleurs, chez un gamin qui incarne à lui seul tous les vices que Salieri s'était interdits. C'est illogique, c'est injuste, c'est insupportable. Le crucifix qu'il jette au feu n'est pas un caprice de vieillard, c'est une déclaration de guerre : s'il veut briser l'instrument, c'est pour atteindre le musicien céleste qui s'en sert.
Raconter Mozart par les yeux de celui qui le déteste, sous forme de confession d'un vieillard interné : voilà le vrai coup de génie du scénario. Le film s'ouvre et se referme à l'asile, et Forman, qui avait déjà prouvé avec Vol au-dessus d'un nid de coucou qu'il savait filmer la folie sans la caricaturer, installe son Salieri en roi dérisoire régnant sur un royaume de fous. On sait donc dès la première minute comment ça finit, et le film devient un compte à rebours qui nous prend à témoin. Ça démarre en farce poudrée, perruques absurdes et cour ridicule, puis ça glisse sans prévenir vers l'horreur intime. Forman filme le XVIIIe comme un lieu habité et non comme une vitrine : ça sent la cire brûlée, la sueur et la maladie. Sa Vienne est bruyante, gourmande, un peu vulgaire. Et dans les séquences d'opéra, il monte la scène, la salle, puis le visage de Salieri qui écoute. Par ce simple triangle, le profane se met soudain à entendre ce qu'entend un connaisseur. On n'assiste plus au concert, on y est assis. Ce film nous apprend à écouter.
Autre pari gagnant : pas une star au générique. F. Murray Abraham accomplit la chose la plus difficile qui soit : jouer l'écoute, ne rien faire pendant qu'un autre est génial. Pendant la Gran Partita, on lit sur son visage l'extase, puis l'incompréhension, puis la terreur d'avoir compris, et chacun de ses silences dit tout haut ce que l'envie murmure en nous. Tom Hulce déroute d'abord, tant ce Mozart braillard fait voler en éclats le portrait sage hérité des manuels scolaires, mais c'est exactement le but. Un météore lâché dans un siècle trop bien rangé, un anarchiste du XVIIIe, et un rire insupportable qui rend la faveur divine encore plus injuste.
Le premier et le dernier acte sont sublimes ; c'est le deuxième qui s'étire, et Mozart y reste une énigme qu'on ne perce jamais (peut-être le prix du dispositif, puisqu'on ne le voit que par les yeux d'un homme qui n'y accède pas davantage). Car ce que Forman nous montre fait mal : le don ne se mérite pas, le travail ne rattrapera jamais la grâce, et chacun a croisé un jour quelqu'un dont le talent lui a signifié sa propre limite. Je l'ai revu plusieurs fois, et c'est toujours le même visage qui me reste : celui d'un homme à qui l'on a montré le paradis en lui expliquant qu'il n'y entrerait jamais. Sauf une fois. Une seule : la dictée du Requiem. Un mourant qui dicte, un rival qui écrit. Les basses d'abord, les cuivres qui embrasent, les voix aiguës posées au-dessus du feu, l'architecture qui monte étage par étage. Salieri, pour la première et la dernière fois, est à l'intérieur de l'acte créateur, sa main devenue celle de Mozart, ne subissant plus la musique mais la fabriquant. Il tient la grâce entre ses doigts le temps d'une page, sachant déjà qu'elle ne lui appartiendra jamais. Et il ne trouve à dire que la phrase la plus humaine du film : « vous allez trop vite ». Parce que ce que le génie reçoit d'un coup, les autres doivent le gravir. Et pouvoir seulement suivre est déjà une chance que la plupart n'auront pas.