Sur la trame de Madame Bovary (Flaubert 1856), à la fois distanciée, simplifiée, développée et approfondie par la grande romancière Augusta Bessa-Luis (1922-2019), Oliveira, avec sa sobriété et sa hauteur de vue habituelles, (qui l'a fait rapprocher de Bresson, bien qu'il ne partage pas de point de vue moral) construit une ode à la splendide vallée du Douro, à la beauté de Leonor Silvera qui joue Ema (avec un seul m) avec un ascétisme souverain et au désir féminin qu'elle incarne dans ce personnage à la fois entier, puissant, malhabile et désespéré, sans doute plus profond que cette Emma que Flaubert a décrit avec une dérision qui m'a toujours parue trop appuyée.
Au contraire, reprenant les développements littéraires de Bessa-Luis, Oliveira laisse les actes d'Ema se développer sans évoquer d'autres motivations que sa sensualité et sa volonté de conquérir une place de femme.
La perspicacité et l'empathie de Bergman et la distance d'Antonioni sont proches de cette démarche respectueuse, d'autant que le jeu de Leonor Silvera fait penser à Liv Ullman.
Au moment où le cinéma électronique à-la-va-vite nous inonde d'histoire bancales, de mouvements de caméras erratiques, de plans médiocres et de couleurs acides, surfaites et mal photographiées, les trois heures de Val Abraham font se succéder des plans fixes plus beaux et plus maîtrisés les uns que les autres, un montage sévère, des séquences fermement charpentées aboutissant à une histoire cohérente aux résonances profondes où le Temps est un acteur majeur.
On voit là ce qu'est vraiment le "Cinématographe" avec un grand C comme l'écrivait Bresson (*).
Le texte, chez Oliveira, est l'élément narratif principal. Ici c'est une voix off qui est au premier plan, laissant l'image illustrer parfois d'autres aspects, souvent en contrepoint, les dialogues se calant toujours sur le texte off.
Oliveira est un cinéaste à part : sa carrière a vraiment commencé dans les années 70, il avait plus de 60 ans. C'est essentiellement la dictature salazariste qui a retardé son apparition comme artiste. Cela ne l'a pas empêché de tourner 35 films jusqu'à l'année de sa disparition à 107 ans !!
A mon avis, Val Abraham, tout en illustrant son art intériorisé, subtil et puissant, rejoint la grandeur de Amour de Perdition (4h20), son autre plus grand film d'après le roman-culte homonyme des Portugais écrit par l'étonnant Camillo Castello Branco (1825-1890) (une sorte de mix entre Balzac, Stendhal et Wilkie Collins).