Lucky : beaucoup de talent pour une histoire qui en manque
Mon avis sur Lucky est assez mitigé. Ce n’est certainement pas une mauvaise série et, techniquement, elle possède même de vraies qualités. Mais j’ai surtout eu l’impression de regarder une production extrêmement bien emballée qui cherche constamment des prétextes pour prolonger une histoire beaucoup plus simple qu’elle ne voudrait le faire croire.
Derrière Lucky, on retrouve surtout Jonathan Tropper, créateur et scénariste que l’on connaît notamment pour Banshee, Warrior ou plus récemment Your Friends & Neighbors. Et cela se ressent énormément. Tropper aime les personnages qui vivent sous une identité instable, les criminels que l’on essaye malgré tout de rendre attachants, les familles dysfonctionnelles, les trahisons et surtout cette idée que l’on ne peut jamais réellement échapper à son passé. Sur ce point, Lucky ressemble particulièrement à Banshee : encore une histoire où la criminalité devient presque une seconde identité et où les relations familiales comptent autant que les crimes eux-mêmes.
La réalisation est partagée entre plusieurs cinéastes, avec notamment Jonathan van Tulleken, réalisateur du pilote et déjà passé par Top Boy et Shogun. C’est probablement là que la série possède l’une de ses plus grandes forces. Van Tulleken aime une caméra proche des personnages, un mélange de plans très composés et de caméra plus mobile, avec une recherche d'immersion presque physique. Cela fonctionne particulièrement bien avec le visage d’Anya Taylor-Joy, que la caméra observe énormément.
L’histoire, en revanche, m’a beaucoup moins convaincue. Lucky Armstrong est une arnaqueuse qui pense pouvoir quitter définitivement le monde du crime après un dernier gros coup. Évidemment, tout tourne mal. Son compagnon disparaît avec l’argent, le FBI se lance à ses trousses et une criminelle particulièrement dangereuse veut également la retrouver. Sur le papier, il y avait largement de quoi construire un excellent thriller.
Le problème, c’est que j’ai rapidement eu l’impression que le scénario inventait des prétextes pour continuer à faire courir Lucky d’un endroit à l’autre. Certaines décisions existent moins parce qu’elles sont crédibles que parce qu’il faut provoquer la prochaine poursuite, la prochaine rencontre ou le prochain retournement. À force, l’histoire devient franchement tirée par les cheveux.
Il y a également quelque chose qui m’a dérangée dans la manière dont la série dessine son univers social. Par moments, j’ai presque l’impression d’assister à une caricature de « gens de droite » écrite sans arguments suffisants : des personnages réduits à quelques signes extérieurs, des rapports à l’argent, au pouvoir ou à la réussite extrêmement simplifiés, comme si quelques clichés permettaient immédiatement de définir leur personnalité et leur morale. Le problème n’est évidemment pas d’avoir un point de vue politique ou social. Le problème est de remplacer l'écriture des personnages par des raccourcis.
Et c’est finalement mon principal reproche : les personnages sont surécrits alors que les acteurs, eux, sont excellents.
Anya Taylor-Joy possède suffisamment de présence pour porter pratiquement toute la série. Elle peut faire passer beaucoup de choses avec très peu : un regard, une hésitation, une modification presque imperceptible de son visage. Timothy Olyphant possède toujours ce mélange très particulier de charme et d’ambiguïté. Annette Bening a une présence formidable et Aunjanue Ellis-Taylor apporte également énormément à son personnage. Drew Starkey fonctionne très bien lorsqu’on lui laisse des scènes plus intimes.
Mais justement : quel gaspillage parfois. J’ai régulièrement eu l’impression de voir d’excellents acteurs obligés d’incarner des archétypes plutôt que de véritables personnes. Le père criminel, la femme dangereuse, l’agent obstinée, l’amant ambigu, l’héroïne extraordinairement douée qui trouve toujours une porte de sortie… Tout est un peu trop gros.
Il y a même quelque chose d'étrangement rétro dans Lucky. Sous ses vêtements Apple TV très luxueux, elle me rappelle parfois ces vieux téléfilms policiers du dimanche : une héroïne poursuivie, une méchante immédiatement identifiable, des secrets familiaux, une enquête, une trahison, une voiture qui démarre au bon moment et quelqu’un qui apparaît exactement lorsque le scénario en a besoin. Sauf qu’ici, le téléfilm a été découpé et étiré sous la forme d’une mini-série prestigieuse.
C’est dommage parce que techniquement, la série est vraiment belle.
La photographie est soignée, les contrastes fonctionnent très bien, les décors américains sont parfaitement exploités et la caméra sait créer du mouvement. Les poursuites sont lisibles, le montage reste dynamique et la réalisation alterne intelligemment plans larges et gros plans. J’aime particulièrement la manière dont certains plans isolent Lucky au milieu d’espaces beaucoup plus grands qu’elle : visuellement, cela raconte parfois mieux sa solitude que les dialogues.
Le rythme constitue d'ailleurs l'une des raisons pour lesquelles je suis restée devant la série. Même lorsque le scénario devient improbable, la mise en scène continue d’avancer. Il y a peu de confusion visuelle et les scènes d’action restent géographiquement compréhensibles. C'est beaucoup plus maîtrisé derrière la caméra que sur la page.
Parmi les belles scènes,
je retiens particulièrement la confrontation plus intime entre Lucky et Cary dans l’épisode 4. Lorsque la série cesse quelques minutes de courir et laisse simplement deux personnages parler de ce qu’ils ont fait et de ce qu’ils sont devenus, Anya Taylor-Joy peut enfin véritablement jouer. La caméra se rapproche, le rythme ralentit et quelque chose d’humain apparaît derrière tout le mécanisme du thriller. C’est précisément ce que j’aurais aimé voir davantage.
À l’inverse, certaines scènes avec le FBI résument parfaitement ce qui m’agace. Dès le début, lorsque les agents pourraient intervenir discrètement dans le casino, on se retrouve avec des comportements qui semblent surtout conçus pour permettre à Lucky de comprendre qu’elle est repérée et de repartir en courant. À ce moment-là, je ne vois plus des personnages prendre des décisions : je vois les scénaristes déplacer leurs pions. Et dans un thriller, dès que l’on commence à voir les ficelles, la tension s'effondre.
C’est finalement tout le paradoxe de Lucky. La série possède une photographie élégante, de beaux plans, un montage efficace, une réalisation professionnelle et surtout un casting que beaucoup de productions rêveraient d’avoir. Mais tout cela est mis au service d’une histoire étonnamment conventionnelle, remplie de personnages clichés et de facilités scénaristiques.
Je ne me suis pas ennuyée, parce que le rythme est bon et que les acteurs réussissent régulièrement à sauver leurs scènes. Mais derrière son esthétique très moderne, Lucky m’a souvent donné l’impression d’un vieux téléfilm du dimanche auquel on aurait offert un budget considérable, une très belle caméra et sept épisodes.
C’est agréable à regarder. Beaucoup moins convaincant lorsqu’on commence à y réfléchir.
Et avec des acteurs pareils, j’attendais justement une série qui me donne davantage à réfléchir.
Au final, je recommande Lucky pour son casting, son rythme et sa très belle réalisation, mais certainement pas pour son scénario : c’est une mini-série agréable à regarder une fois, sans être suffisamment crédible ou originale pour laisser une véritable trace.