"You are a boy playing a spy playing a man and each one a liar."
Mettant du temps à démarrer vraiment afin de poser les différents arcs narratifs et leur permettre de se rejoindre, Turn a le mérite de se baser sur des faits avérés, certes fortement romancés et non dénués de quelques anachronismes mineurs. Comme toute série de cet accabit, somme toute.
Ce qu'on peut reprocher, outre les longueurs et détours inutiles pris par les romances, c'est aussi la propreté qui trahit l'Histoire via un contexte manquant pourtant d'hygiène et synonyme de délabrement. Nous ne sommes qu'à la fin du XVIIIème siècle et c'est un univers tout propret qui nous est présenté, à la façon d'images d'Epinal.
Si les histoires de couple, d'amours, d'infidélités, appellez-les comme vous voulez, plombent la première saison, tout le sel du scénario se laisse goûter au fil des épisodes dans la mise en place de la double vie et de la double personnalité du personnage principal, Abraham Woodhull, dit "Culpepper" et plus tard "Samuel Culper", dans un contexte exposant des faits historiques assez peu connus.
A partir de la seconde saison, si le jeu de dames est régulièrement mis à l'honneur, c'est à une véritable partie de jeu d'échecs, mêlés de coups de bluff dignes du poker et d'un soupçon de Stratego, ce jeu phare des années '80 où, parmi les pions cachés, le maréchal finissait par devenir la pièce la plus fragile pour peu qu'elle fût prise par... l'espion. Les scènes de bataille sont rarissimes, on asssiste à quelques scènes d'action mais ça ne gêne pas trop lorsque la tension psychologique est bien équilibrée, ce qui est globalement le cas. On notera même quelques accents shakespeariens au plus fort de la deuxième saison, avec une référence à peine voilée à Henry V, lorsque George Washington traverse son camp en quête de réponses fantomatiques. On notera dans le même temps de grossières incohérences, comme le fait de sprinter un 100m avec 3 orteils fraichement coupés ou l'usage trop fréquent des mêmes recettes narratives (les morts qui ne le sont pas).
La troisième saison, quelque parasitée par une histoire d'amour proprement romantique redondante, permet de mettre en lumière la trahison emblématique d'Arnold et d'asseoir le réseau d'espionnage tout autant que se poursuit le chemin initiatique de plusieurs personnages, dont Tallmadge et Woodhull. La série devient alors fresque.
La dernière saison va crescendo et offre quelques scènes d'action bien réalisées mais encore trop pauvres et se termine parce qu'il faut bien, comme un exercice obligé et quelque peu bâclé, ce qui est dommage.
L'interprétation d'ensemble est plus que correcte, portée par un excellent Jamie Bell, révélé à 14 ans pour son rôle-titre dans Billy Elliot (Stephen Daldry, 2000), Kevin R. McNally (le Captain Gibbs de Pirates des Caraïbes), Burn Gorman (trop rarement en tête d'affiche) ou le savoureux et stakhanoviste Stephen Root. Pour leur donner la réplique, citons encore Samuel Roukin, Seth Numrich, Daniel Henshall, Ian Kahn, Angus Macfayden, JJ Field et Heather Lind, Meegan Warner, Idara Victor ou Ksenia Solo, dans un casting pauvre en héroïnes alors même que l'originalité du réseau d'espionnage créé par George Washington est d'y avoir intégré les femmes et que le XVIIIème siècle finissant n'en manquait pas. Rendons néanmoins justice à certains moments où celles-ci imposent le respect aux mâles dominants.
La réalisation, enfin, est honorable sans être exceptionnelle, malgré quelques plans travaillés et en dépit d'autres regrettables. On reste peu ou prou dans de la série télévisée à budget moyen.
Mêlant le subtil au parfois grotesque à force de facilité et de racolage, la reconstitution minutieuse aux anachronismes, la finesse psychologique aux ficelles prévisibles et les traits de génie aux épisodes inutiles, Turn alterne ainsi le très bon et le dispensable, sans réel juste milieu. En résumé, c'est une série intéressante avec des personnages attachants mais pas un chef d'oeuvre.
"It's my land, pup. That's all my land."