Avec Sherlock Holmes et Jules Maigret, Hercule Poirot est sans conteste le détective le plus célèbre de la littérature européenne du début du XXème siècle. Chacun de ces trois héros de fiction qui ont fait la réputation mondiale de leurs auteurs respectifs qui ont pour noms Conan Doyle, Georges Simenon et Agatha Christie ont aussi fait naître une certaine amertume chez leurs géniteurs qui se sont à la longue, sentis prisonniers de la pression de leurs lecteurs. La vie est ainsi faite qu’une création artistique qui vous a rendu riche peut devenir encombrante par la frustration générée chez celui qui voudrait être aussi admiré pour la partie de son œuvre restée parfois dans l’ombre.
Le cinéma naissant puis la télévision à partir des années 1960 se sont bien sûr rapidement emparé de ces détectives devenus cultes. Ainsi Basil Rathbone, Peter Cushing ou Jeremy Brett sont devenus chacun dans leur style des Sherlock Holmes reconnus de tous les spécialistes de l’œuvre de Conan Doyle. Idem pour Jean Gabin et Bruno Cremer incarnant les deux Jules Maigret répondant le mieux au portrait du célèbre commissaire qui se dessine tout au long de l’œuvre de Simenon. Si Albert Finney et Peter Ustinov ont été des Hercule Poirot de cinéma convaincants, c’est bien David Suchet qui interprétant le rôle à 70 reprises de 1989 à 2013 pour la télévision anglaise trône au-dessus de tous les autres comme personnifiant à merveille un Poirot dont il a épluché chacune des enquêtes pour rendre fidèlement les multiples facettes de la personnalité complexe du petit dandy belge y compris son expression corporelle caractéristique.
Jeremy Brett qui aura interprété 41 des 60 enquêtes du locataire du 221B Baker Street aura été empêché par la maladie suivie d’une mort prématurée d’aller au bout du chemin. De la même manière Bruno Cremer malgré 55 interprétations n’aura pu atteindre les quelques 75 romans et 28 nouvelles où apparait Jules Maigret dans l’œuvre du très prolifique Georges Simenon qui des trois auteurs précités aura été celui qui se sera le plus diversifié avec succès. De ce point de vue David Suchet est sans aucun doute unique qui livre un Hercule Poirot inoubliable gravé désormais dans l’esprit des téléspectateurs comme le « Poirot » ultime. D’emblée la volonté affichée des créateurs a été d’être scrupuleusement respectueux de l’œuvre d’Agatha Christie ce qui bien sûr ne peut être vérifié solidement que par les exégètes du fameux détective. Ce sujet ne semble toutefois pas avoir jamais fait réellement débat comme c’est pourtant souvent le cas lors de la transcription à l’écran de héros récurrents de la littérature.
Autre heureuse coïncidence, David Suchet qui avait 42 ans lors du premier épisode de la série (« La cuisine mystérieuse de Clapham ») est âgé de 66 ans quand avec « Hercule Poirot quitte la scène », le vieux détective devenu mondialement célèbre et riche mais aussi solitaire et malade passe de vie à trépas. En somme l’acteur a pu facilement se placer dans l’état d’esprit de Poirot puisqu’il a sensiblement le même âge que son personnage dans chacun des épisodes. La première partie que l’on peut considérer englober les huit premières saisons est celle des belles années d’Hercule Poirot, ancien policier belge un peu rebelle qui après avoir été obligé d’émigrer à Londres durant la Grande Guerre s’est reconverti comme détective privé, faisant de son appartement son cabinet où se côtoient le capitaine Hastings vétéran de la British Army sorte de pendant au docteur Watson de Sherlock Holmes et Miss Lemon (Pauline Moran) lointaine petite cousine rajeunie de Mme Hudson qui tenait en ordre avec grande difficulté le 221B Baker Street où Sherlock Holmes vivait sur un mode bohème parfois agité. De son côté Poirot méticuleux et tatillon à souhait, jamais très loin de la maniaquerie obsessionnelle, se charge en personne d’un ordonnancement des choses qu’il régit avec une autorité sans faille même si elle est parfois malicieuse et un peu feinte.
On ne sait que très peu de chose du passé d’Hercule Poirot qui pourrait expliquer celui qu’il est devenu adulte, Agatha Christie ayant sans doute choisi de laisser le soin au lecteur de construire lui-même ses propres hypothèses à partir de la spécificité des éléments de caractères qui font d’Hercule un personnage bien à part. Imbu de sa personne, affirmant dès qu’il le peut la supériorité que lui confère l’agilité prodigieuse de ses petites cellules grises comme il aime à définir le bouillonnement intellectuel très ordonné qui lui permet de résoudre les énigmes qui se dressent devant lui. Donc par voie de conséquence assez peu enclin à supporter ce qu’il considère assez vite comme des considérations humaines de second ordre peu dignes de consommer son attention si précieuse. Autre conséquence pouvant rendre le personnage quelque peu antipathique, sa propension à parler de lui-même à la troisième personne à la manière des gens de noblesse. Une manie certes déplaisante pour ses interlocuteurs mais qui observée de plus près et assemblée à d’autres attitudes pourrait révéler un manque de confiance en soi né d’une enfance traumatique où peut-être trop materné le petit Hercule aurait subi les sévices de ses camarades de classe profitant de sa constitution chétive. La construction du personnage d’Hercule Poirot détective permettrait alors à l’enfant sensible et fragile toujours présent de se cacher derrière une façade hermétique que la série tempère avec bonheur, montrant un Poirot vite inquiet et très attentif à son entourage proche qui finalement lui est très attaché, comblant un besoin d’affection jamais réellement assouvi chez un homme à qui une vie affective remplie dans toute son acception semble définitivement inaccessible.
David Suchet se saisit avec dextérité et un plaisir non dissimulé de toutes ces facettes contradictoires soigneusement étudiées par ses soins pour faire éclore un Poirot plus vrai que nature qui se révèle fascinant, petit homme d’apparence plutôt quelconque qui par la force de son caractère et un travail acharné est parvenu à vivre avec toutes les peurs qui l’habitent pour devenir le plus grand détective du monde comme il aime à l’affirmer dès que l’occasion lui en est donnée. Un héros vite addictif pour le téléspectateur qui avec sa petite troupe fidèle constitue la grande satisfaction de cette somptueuse série anglaise qui par ailleurs s’avère un peu moins parfaite au niveau des enquêtes qu’elle propose, dévoilant une construction un peu répétitive misant un peu trop sur le rituel petit théâtre conclusif au cours duquel un Poirot enfiévré et même parfois très partial dévoile des mécaniques criminelles très ambitieuses mais faisant appel à trop de hasard et surtout sollicitant de trop nombreux personnages parfois peu crédibles. On peut d’ailleurs s’amuser à dénombrer le nombre de crimes que Poirot de parvient pas à éviter alors qu’il est sur les lieux-même de l’action.
Mais tout ceci n’est pas très grave, tellement le personnage crée par Agatha Christie retient l’attention par ses facéties, ses petites manies et sa mauvaise foi insigne. Des enquêtes bien sûr situées dans le beau monde dont toutes les bassesses sont largement exposées par une Agatha Christie parfaitement lucide sur la haute société dont elle-même faisait partie. Passée la neuvième saison ses fidèles amis tombent dans les oubliettes sans qu’aucune explication ne soit fournie si ce n’est que Poirot de santé fragile ayant pris sa retraite se serait plongé dans une solitude qu’il tente de combler dans les palaces des quatre coins de l’Europe ou des colonies anglaises où bien sûr le crime l’attend toujours. Désormais plus observateur qu’acteur, Poirot joue de son expérience pour démêler l’entrelacs des ramifications familiales qui sont souvent le terreau de haines recuites et de jalousie inhérentes aux intérêts financiers qui agitent immanquablement la sérénité de ces familles où l’argent dont on ne parle jamais reste un moteur essentiel.
Vieux et trop souvent essoufflé, Poirot est de plus en plus introspectif, pensant sans doute déjà à cet univers patiemment construit qu’il va devoir quitter. David Suchet comme il était brillant dans la peau du Poirot sémillant des années de maturité l’est tout autant quand l’horizon s’assombrit sur un parcours de vie sur lequel Poirot se confie quelque fois regrettant que l’amour n’ait jamais frappé à sa porte hormis lors de sa soudaine passion platonique pour la Comtesse russe Vera Rossakoff qui lui rappelle à chaque rencontre ce qu’il a sans doute définitivement manqué. Pour conclure on se doit de souligner la qualité des adaptations des romans et des nouvelles, celle des décors de plus en plus somptueux mais aussi la justesse de jeu des fidèles compagnons de Poirot interprétés par Hugh Fraser (Capitaine Hastings), Philip Jackson (l’inspecteur Japp), Pauline Moran (Felicity Lemon la secrétaire d’Hercule Poirot) et Zoe Wanamaker (Ariane Olivier écrivaine sorte de double d’Agatha Christie venant chatouiller la susceptibilité de son héros). Sans oublier bien sûr le doublage sublime réalisé par Roger Carel grand acteur et grande voix du cinéma français qui a cédé sa place à Philippe Ariotti pour l’ultime saison. En somme une somptueuse réussite dont seuls nos amis d’Outre-Manche semblent détenir la recette.