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L'obsession de Steven Soderbergh : que chaque film "détruise le précédent"
Par Corentin Palanchini — 13 juil. 2018 à 05:00
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Le réalisateur Steven Soderbergh présente dans les salles son nouveau film, "Paranoïa", l'occasion de revenir sur l'une des carrières les plus insaisissables du cinéma.

Soderbergh dans Schizopolis (1997)
1. Soderbergh dans Schizopolis (1997) +

L'EXPERIMENTATEUR

Aussitôt son premier long métrage récompensé au Festival de Sundance, Steven Soderbergh commence à travailler sur un projet ambitieux et risqué : Kafka, inspiré de passages de la vie du célèbre écrivain et d'éléments de ses romans. Lorsque son premier film, Sexe, mensonges et vidéo, remporte la Palme d'or au Festival de Cannes, le projet Kafka se concrétise. Soderbergh tourne donc un deuxième film mêlant couleurs et noir et blanc et traitant d'un sujet complètement "méta" (un écrivain rencontrant les personnages de ses oeuvres). Un choix qui surprendra les critiques de l'époque.

L'idée qui guide Soderbergh est d'être là où on ne l'attend pas : "Si vous regardez ma filmographie, on voit bien que j'essaye toujours d'aller vers un projet très différent du précédent. Il m'arrive de revenir à des univers -j'ai évidemment fait [les Ocean's Eleven] car j'adore les films de braquage mais j'essaye d'aller vers un film qui va détruire le précédent"*. Effectivement : que penser de son exploit d'avoir tourné Erin Brockovich et Traffic à la suite l'un de l'autre ou de son passage de Full Frontal à Solaris puis à une série HBO ? Aussi varié est le cinéma de Soderbergh.

Parmi les productions les plus étranges qu'il ait proposé aux spectateurs, on se souviendra de Schizopolis, un film sans aucun générique présentant un récit de plusieurs histoires entrecroisées état des lieux pessimiste mais humoristique de la société américaine de 1996. Le choix d'une narration non linéaire ajoute à l'absurde de certaines séquences vers la satire.

Soderbergh est un technicien du cinéma et l'expérimentation se fait pour lui aussi sur le matériel de tournage. Il est ainsi le premier réalisateur à tester une caméra Canon semi-professionnelle sur Full Frontal, filmé en 2002. Son dyptique sur le Che fut l'un des premiers longs métrages à employer la caméra RED. Citons aussi le surprenant Bubble, porté par un casting non professionnel, aux dialogues improvisés et tourné avec une toute nouvelle caméra à l'époque (la Sony F950 qui servit aussi à l'épisode III de Star Wars). Actuellement en salles, Paranoïa est filmé à l'iPhone 7 Plus couplé à un logiciel (FiLMiC Pro) permettant de contrôler l'explosition de la caméra 4K du téléphone.

LE CINEPHILE

Les longs métrages de Soderbergh sont imprégnés des grands films qui l'ont précédé. Si The Good German (dont l'insuccès pèse encore à Soderbergh) faisait référence aux films des studios de l'âge d'or, le style de Kafka était un hommage au cinéma expressionniste allemand. En cinéphile qui regarde quasiment un film par jour, Soderbergh a toujours cherché un long métrage dont s'inspirer pour raconter une histoire. Il prépare à l'heure de ces lignes un film sur l'affaire des Panama Papers en s'inspirant pour le style des Nouveaux sauvages de l'Argentin Damian Szifron.

Soderbergh fait appel à cette cinéphilie aussi bien pour ses films pointus que ses projets grand public. Avec la série des Ocean's Eleven, Soderbergh s'inspirait de L'inconnu de Las Vegas et des films du "Rat Pack" avec Frank Sinatra, Dean Martin et Sammy Davis Jr. On y retrouve d'ailleurs cette ambiance "film de potes", cette "attitude cool" qui fit beaucoup pour le succès des Ocean's. Le cambriolage et le cinéma sont deux des passions de Soderbergh, qu'il mentionna à Vanity Fair en ces termes :

J'ai toujours été attiré par les films de hold-up et on peut y voir une analogie avec le fait de faire un film. Vous devez réunir une équipe et si vous ratez, vous passez par la case prison du cinéma !

Citons dans ses films à références King of the Hill, dont le thème de la Grande dépression est commun à des classiques de l'Histoire du cinéma, des Raisins de la colère aux Temps modernes.

Soderbergh est également à l'aise dans le cinéma de genre et l'a prouvé en s'essayant au polar (Hors d'atteinte, A fleur de peau, Traffic), au thriller (Paranoïa, Piégée, Contagion), au vigilante (L'Anglais), au film de cambriolage (la série des Ocean's et Logan Lucky), au biopic (Che), au film de guerre (The Good German), à la science-fiction (Solaris)... On retrouve par cette énumération la fascination pour le metteur en scène américain Richard Lester, que Soderbergh considère comme son mentor et auquel il rend hommage dans Schizopolis. Lester avait signé aussi bien Superman III que Le retour des mousquetaires, La souris sur la luneComment j'ai gagné la guerre ou Les joyeux débuts de Butch Cassidy et le Kid.

L'ATTIRANCE POUR L'ARGENT

Il ne s'agit pas ici de sous-entendre la cupidité du réalisateur, qui a déjà déclaré : "les artistes n'ont pas besoin de beaucoup d'argent, ils ont besoin de liberté", mais de parler d'une thématique transversale au cinéma de Soderbergh. Il semble obsédé par l'argent, son importance dans la société, ce qu'elle amène les gens à commettre d'illégal... On pense évidemment aux quatre films de hold-up précités mais aussi à ce qui arrive lorsqu'on manque d'argent (King of the Hill), aux actions véreuses accomplies par une société multi-milliardaire (Erin Brockovich), la découverte de l'argent facile (Magic Mike), l'argent de la drogue (Traffic)...

Cette thématique, Soderbergh en parlait ainsi à SuicideGirls :

(...) Je suis fasciné par la force [que l'argent] exerce et intéressé par les questions de classe qu'il soulève. Je pense que c'est un sujet captivant et complexe.

On pouvait également trouver ce rapport à l'argent difficile dans la série The Knick, dans laquelle le corps médical mené par Clive Owen constatait un manque cruel de fonds nécessaire au bon fonctionnement de l'hôpital. Evidemment, l'équipe subit les conséquences de ce manque d'argent sur son moral et sa santé. Ou comment l'argent peut avoir un effet destructeur.

Enfin, la série K Street, entièrement mise en scène par Soderbergh, démontrait la façon dont l'argent était utilisée pour le lobbyisme intensif aux Etats-Unis pour influencer le gouvernement, les juristes ou des clients du lobby.

L'HOMME QUI VOULAIT DISPARAITRE

Steven Soderbergh sait faire beaucoup de choses : tourner, monter, écrire, assurer la direction photo... Cependant, il ne s'en accapare pas tout le crédit. Ainsi depuis Traffic, on voit apparaître au générique des films de Soderbergh  un certain "Peter Andrews" à la direction photo, bien que cela soit le réalisateur lui-même qui assure ce poste. De la même façon, depuis Solaris, Soderbergh monte ses films sous le pseudonyme de Mary Ann Bernard ou écrit parfois des scénarios sous l'alias "Sam Lowry". Pourquoi désire-t-il effacer son nom ? L'intéressé nous a expliqué sa démarche :

"[Effacer mon nom] m'aide. Je me sens libéré d'une part, et d'autre part je ne le voulais qu'une fois [au générique]. C'est pour ça que vous ne voyez pas "Steven Soderbergh présente" ou que vous ne voyez pas [mon nom] au montage ou à la direction photo. Je ne veux que le crédit de réalisateur car c'est le meilleur de tous et je ne veux pas réduire son impact".

Etre aux postes clés de la réalisation d'un film lui permet aussi de garder le contrôle de sa vision. Soderbergh est un cinéaste qui s'est déjà opposé aux grands studios afin de faire prévaloir sa vision sur celle des producteurs. Sa méthode n'est pas la plus reconnu par les cinéphiles mais plutôt que d'appliquer son univers préexistant à un sujet, préfère inventer un univers visuel pour collet au sujet. Dans Traffic par exemple, le récit est divisé en trois lieux géographiques que Soderbergh identifie en appliquant à chacun un filtre précis. Cela permet au spectateur de toujours savoir où il se trouve et de suivre l'action.

 Le but de Soderbergh est de ne pas devenir une marque, comme il en a témoigné en 2009 (toujours à SuicideGirls) :

Le fait que je n'ai pas de "signature" identifiable est libérateur car les gens se lassent des signatures et s'en détournent.

Pour son dernier film, Paranoïa, Soderbergh a même essayé d'effacer son nom de réalisateur. Cela n'a pas pu se faire à cause de la complexion des démarches auprès de la Director's Guild, mais le cinéaste nous donne ses raisons : "J'ai essayé de le faire pour qu'une fois sur le plateau, je ne prenne pas les directions que j'aurais prises moi-même. Mais au final, j'ai réussi à faire un travail de Jedi sur moi-même pour ne pas tourner [Paranoïa] à la façon dont je l'aurais fait habituellement".

L'anonymat voulu par Soderbergh pour faire oublier Soderbergh, où comment le cinéphile et l'expérimentateur souhaiteraient faire disparaître le cinéaste oscarisé.

"Paranoïa", le nouveau Soderbergh, depuis mercredi dans les salles :

Paranoïa Bande-annonce VO

 

A moins qu'il n'en soit précisé autrement, les extraits d'interviews sont issus d'un entretien de Steven Soderbergh avec l'auteur le jeudi 5 juillet 2018 lors de son passage à Paris.

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