Faire les quatre cents coups, dit-on. Sauf qu'Antoine ne les fait pas : il les reçoit, un par un, pour le seul crime d'être ce qu'il est. Sa mère traverse les pièces sans même poser les yeux sur lui, et c'est là, dans ce vide, que le film fait le plus mal. L'école, la maison, le commissariat, le centre de redressement : partout des murs, des cadres qui se referment, des portes qui claquent. Antoine n'a qu'un seul terrain de jeu, la rue : l'école buissonnière, le manège qui l'emporte en tournant. Dès qu'il file dans Paris, la caméra respire enfin avec lui. Truffaut filme sa propre enfance sans fard ni mélo, au point que ses parents, blessés de s'y reconnaître, cesseront de lui parler pendant trois ans. Et quand on apprend que son mentor André Bazin, à qui le film est dédié, s'est éteint le premier jour du tournage sans en voir une seule image, ce récit d'un gamin en quête d'un père prend soudain une résonance à vous briser.
Mais le vrai miracle, c'est Jean-Pierre Léaud. Quatorze ans, et ce môme ne joue pas, il existe. Son culot, sa tête de gamin des rues, sa gouaille, tout sonne vrai. On ne peut pas le juger, seulement l'accompagner et le comprendre. Le plus beau, c'est que Truffaut, timide et réservé, l'a choisi pour cette insolence qu'il n'aurait jamais osé avoir lui-même. Antoine n'est pas son reflet, c'est l'enfant blessé qu'il fut, rêvé plus rebelle, plus debout. La musique de Jean Constantin, avec ce mélange étrange de gaieté légère et de tristesse rentrée, est grandiose.
Et puis vient la mer. La dernière course, le travelling qui l'épouse sans le lâcher, et ce visage qui se fige enfin, se retourne, et vient nous chercher. Antoine a tout fui pour ne rien trouver : même la mer, tant appelée, n'est qu'une frontière. De plus de l'eau à perte de vue, et toujours pas d'issue. Un visage d'enfant, une ville en noir et blanc, une course qui ne mène nulle part, sinon à ce regard, à jamais figé dans la mémoire du cinéma.