Il est toujours passionnant d'écouter les grands noms du cinéma se livrer à quelques (savoureuses) confidences sur leur parcours. Surtout lorsqu'ils sont volubiles et connus pour ne pas pratiquer la langue de bois. Dans ce registre, Jean-Jacques Annaud occupe incontestablement une place de choix.
En octobre 2024, le cinéaste fut invité dans le cadre de la 12e édition du Festival Villes & Toiles, organisé par l'association Préfigurations. En plus de projeter deux films d'Annaud, le très solide Stalingrad et son chef-d'œuvre indéboulonnable Le Nom de la Rose, le cinéaste est revenu avec le public durant une bonne heure sur sa passion pour le cinéma, et sur ses films qui ont marqué le grand écran.
L'occasion pour lui de livrer une géniale anecdote concernant le formidable acteur que fut Jean Carmet, tête d'affiche de son tout premier film, La Victoire en chantant.
"Monseigneur, c'est magnifique!"
"C'était un acteur très célèbre à l'époque, c'était LE Français moyen typique. C'était un homme charmant, avec qui j'ai gardé un excellent rapport. Il venait de faire le film d'Yves Boisset, Dupont Lajoie, les gens pensaient vraiment qu'il était comme ça dans la vie", commente Annaud.
Une idée reçue guère flatteuse : dans ce formidable et dérangeant film, tout à fait d'actualité d'ailleurs, Carmet incarnait un homme raciste et adepte des ratonnades...
Annaud poursuit : "C'était quelqu'un qui vous recevait chez lui déguisé en évêque, avec une crosse, et il faisait baiser son anneau épiscopal. Je m'agenouillais et baisais l'anneau. On se mettait à table, et il avait un projecteur 16mm avec lequel on regardait Le Congrès des belles-mères d'Emile Couzinet". Un nanard de compétition et de terroir sorti en 1954, sur lequel le site Nanarland a d'ailleurs écrit une savoureuse critique.
"Il avait aussi une piscine, il en était très fier, sauf qu'il n'y avait pas d'eau dedans. Simplement un peu d'eau verte, et des grenouilles. Et donc avec sa crosse et son anneau épiscopal, il nous faisait visiter les lieux, et moi je lui disais : "Monseigneur, c'est magnifique !""
Un acteur fantasque, assurément. Qui fera merveille dans La Victoire en chantant, féroce et géniale satire de la France coloniale. Mais sera hélas "un bide monstrueux, à la grande jouissance de mes confrères", comme le racontait Annaud, lors d'une masterclass qu'il avait donné à Lyon, en 2023.