Derrière sa caméra, Luca Guadagnino capture l’indicible. C’est lui, en 2017, qui révèle Timothée Chalamet dans le brûlant Call Me by Your Name. Le film lui offre sa première nomination aux Oscars et devient un classique de manière quasi instantanée. Depuis, la carrière de l’acteur franco-américain côtoie celle des plus grands.
Des jeunes talents aux stars confirmées, comme Zendaya et plus récemment Julia Roberts, le réalisateur italien séduit tout le monde. Pourtant, des succès commerciaux, le cinéaste en connaît peu. Lui-même l’admet. Alors pourquoi sont-ils si nombreux à vouloir travailler avec lui ? À chacun de ses films, Luca Guadagnino invente un nouveau langage. Il interroge l’identité, le désir, son danger et sait parler à une nouvelle génération cinéphile et connectée.
Dans Queer, il choisit l’ex-James Bond, Daniel Craig, pour lui offrir un rôle à contre-emploi. L’acteur joue de William Lee, l’alter ego de l’auteur William S. Burroughs, un homosexuel porté sur la bouteille et obsédé par la beauté d’un éphèbe, Eugène Allerton. Ce dernier est interprété par Drew Starkey, jeune star révélée par la série Netflix, Outer Banks. Entre drame psychédélique et fable sulfureuse, Luca Guadagnino signe son film le plus radical et sensible. Rencontre.
AlloCiné : Queer est un “projet passion”. Vous avez découvert le livre de William S. Burroughs à l’âge de 17 ans.
Luca Guadagnino, réalisateur : Quand j'ai lu le livre, c'était en 1988, je vivais à Palerme et j’étais un cinéaste en herbe. J'avais tourné de nombreux courts métrages avec ma caméra Super 8. Je rêvais de faire des films, de refaire Suspiria [ce qu’il a fait en 2018, ndlr] et bien d'autres projets, certains d'entre eux verront peut-être le jour à l’avenir.
Puis j'ai lu ce livre d’une traite probablement parce que le titre, Diverso, qui était la traduction de Queer, et le nom Burroughs étaient très évocateurs pour moi. Parfois, on voit la forme de quelque chose, comme cette table [il montre la table face à lui, ndlr] et elle nous renvoie à quelque chose.
Burroughs est un nom qui m'a trouvé. J'ai été trouvé par le livre. Donc quand je l’ai lu, je me suis dit qu'il y avait quelque chose qui correspondait à ce que j'aimerais voir à l’écran et ce que j’aimerais apporter. Je cultive une passion pour ce livre depuis toujours.
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Vous avez même écrit un scénario pour l’adapter à cet âge-là. Avez-vous hésité à utiliser votre propre version ?
Non. De tous les dons que je pense avoir, je n'ai certainement pas celui d'écrire comme le fait un grand scénariste comme Justin Kuritzkes. Je connais mes limites.
Plus qu’une histoire d’amour, Queer est avant tout une histoire de connexion humaine. C’est intéressant de voir ce film aujourd’hui car, plus que jamais, il est difficile de se connecter aux autres. Surtout pour la jeune génération.
Pour ma part, j'ai fait l'expérience de l'inconfort dans l’idée de rencontrer l'autre. Les gens sont terrifiés de rencontrer une personne et de la laisser traverser leur espace. Je ne sais pas si c'est seulement maintenant, si c'est seulement lié à votre génération ou si c'est à cause des réseaux sociaux qui détruisent les liens.
Je pense que c'est un élément constitutif de notre expérience avec les autres. Nous avons peur des gens, c’est tout. Et quand on abandonne cette peur, le meilleur peut arriver, à condition d’accepter l'autre dans sa différence et qu’on trouve un terrain d’égalité. Je ne sais pas s'il y parvient, mais ce film essaie d'utiliser le langage du cinéma pour décrire cette expérience-là.
Mon rôle est de permettre à chaque acteur de comprendre qu'il va pouvoir se livrer, explorer et s'engager au plus profond de lui-même.
Le film est tourné en studio. Les décors sont totalement artificiels et rappellent ceux de Querelle, le classique de Rainer Werner Fassbinder. Vous avez filmé dans les célèbres studios de Cinecittà, en Italie. D’autres grands noms ont foulé ce sol. Comment l’avez-vous vécu ?
Mis à part le fait que certains grands films que j’aime, comme Le Mépris, ont été tournés là-bas, je n'étais pas fasciné. Malheureusement, après de nombreuses années et décennies, on ressent la dévalorisation de cet endroit. Je pense que le passé est toujours quelque chose que l’on doit regarder et étudier, mais qu’il ne faut pas se livrer à de la nostalgie.
La véritable émotion pour moi c’était de voir ce studio se transformer en abritant notre décor grâce à un architecte, Stefano Baisi, qui n’avait jamais fait de film auparavant. Nous avons construit une colline avec une jungle. Je savais qu'il pouvait faire un travail incroyable.
Les interprétations de Daniel Craig et Drew Starkey sont impressionnantes. Comment êtes-vous parvenus à créer un environnement sûr pour qu’ils soient à l’aise, notamment durant les scènes de sexe ?
Premièrement, je ne mets pas les gens à l'aise lorsqu'ils doivent tourner des scènes de sexe. Je m'assure qu'ils ont le sentiment d'être dans un endroit où ils peuvent donner le meilleur d'eux-mêmes à travers leur travail. Mon rôle en tant que réalisateur est de permettre à chaque acteur de comprendre qu'il va pouvoir se livrer, explorer et s'engager au plus profond de lui-même. Que ce soit dans une scène où ils parlent, où ils boivent, où ils courent, où ils font l'amour…
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L’idée de la sûreté, de la sécurité, c'est un concept très américain, très anglo-saxon. Bien sûr, un gros film tourné en 2023 avec une société comme Fremantle est géré avec soin et un sens absolu du professionnalisme. Tous mes films ont été comme ça. Il n’est pas question de sécurité. Il s'agit d'être.
Comprendre comment fonctionne un environnement qui est un lieu de travail et comment tout le monde doit être mis dans les meilleures conditions possibles. C’est à partir de ce moment-là que l’on peut créer une image dangereuse. L'image est dangereuse, mais le processus ne doit pas l'être.
Dans un entretien, vous dites que Queer s'adresse principalement à la nouvelle génération. Beaucoup de jeunes aiment et se retrouvent dans vos films. En avez-vous conscience ?
Hier, il y avait une projection au Pathé Convention, à Paris et c’est vrai qu’il y avait beaucoup, beaucoup de jeunes. Et c'était génial de voir ça. Que des gens se déplacent pour voir mon film, c’est une sensation étrange que je n’explique pas. J'ai l'impression d'être présomptueux si je me dis que cet intérêt pour mon cinéma est acquis. Quand cela arrive, c'est très émouvant pour moi.
Tout au long de ma vie, en particulier quand j'étais très jeune, on m'a dit que le cinéma était mort. Et c’est faux. Il faut trouver un axe de résistance pour que le cinéma perdure et chez ces cinéphiles, et même ces nouveaux cinéphiles, je vois beaucoup de passion, de curiosité et d’intérêt.
Queer n'est pas un film américain, c’est une production internationale. Mais vous avez réalisé un film hollywoodien avant celui-ci, Challengers. Avez-vous le sentiment que cette ère dans laquelle nous entrons, où l’on observe un vrai recul sur de nombreux sujets, compliquera votre manière de faire des films comme vous le faites actuellement ?
J'ai eu tellement de chance et j'ai été tellement béni d'avoir pu, tout au long de ma carrière et de ma vie, faire exactement ce que je voulais faire. Tout le temps. Que ce soit pour une petite production ou pour une méga-entreprise, comme la MGM, j'ai toujours été maître de ce que je faisais. J'ai trouvé le plaisir non pas du compromis, mais de la conversation avec les gens.
Suis-je l'un de ces réalisateurs qui font d'énormes succès au box-office ? Pas vraiment. Et pourtant, je suis capable de travailler avec ces acteurs extraordinaires et de faire des films que je veux vraiment faire uniquement pour le plaisir de les faire et pour aucune autre raison. Je suis donc très chanceux.
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Cela signifie aussi que l'industrie n'est pas cette entité sombre et gigantesque qui veut détruire les artistes. Je ne suis pas d'accord avec ça. Je pense que les opportunités que j'ai eues, des deux côtés de l'Atlantique, témoignent du fait que cette industrie est autant une industrie de prototypes que de copies.
Le plus important c’est de se faire écouter et de savoir parler aux autres. Céleste Albaret, gouvernante de Marcel Proust, lui disait : “Monsieur Proust, j’ai lu un extrait de Sodome et Gomorrhe et je suis scandalisée !” Et il lui a répondu : “Il n'y a rien qui ne puisse être dit. Tout dépend de la façon dont vous le dites. Et je pense qu'il n'y a personne à qui vous ne puissiez parler. Tout dépend de la façon dont vous leur parlez.””
Le mot Queer a évolué avec le temps. Il était d’abord utilisé comme une insulte, William S. Burroughs se la réapproprie, ce qui souligne une certaine forme de détestation de lui-même. Quelle est votre définition de Queer aujourd’hui ?
Je crois que je n’ai pas de définition. Je ne me mettrais pas dans la peau d'un philologue ou d'un linguiste, mais ce qui m’intéresse, c’est de savoir si nous sommes prêts à accepter l'altérité totale de la “queerness” et non le conformisme de celle-ci.
Propos recueillis par Thomas Desroches, à Paris, le 5 février 2025.
Queer de Luca Guadagnino, à découvrir au cinéma