"Je m'inquiète pour l'avenir de l'histoire du cinéma" : scénariste de Usual Suspects et réalisateur de Mission Impossible, Christopher McQuarrie partage sa vision à Cannes 2025
Yoann Sardet
AlloCinéen pendant 25 ans, Rédacteur en chef de 2003 à 2025 - Fan de SF et chasseur de faux raccords et d’easter-eggs, cet enfant des 80’s / 90’s découvre avec passion, avidité et curiosité tous types de films et séries.

Collaborateur fétiche de Tom Cruise, qu'il accompagne sur "Mission : Impossible" mais aussi sur la plupart de ses projets récents, Christopher McQuarrie était le premier invité des "Rendez-Vous" de Cannes 2025.

"Il faut aller voir à l'intérieur de l'industrie, du système hollywoodien, des studios, voir ceux qui font acte de cinéaste, acte de cinéma, acte artistique. Et Christopher McQuarrie est l'un d'entre eux". Thierry Frémaux, le Délégué Général du Festival de Cannes, introduit ainsi celui que Tom Cruise surnomme "McQ", scénariste de Usual Suspects, Valkyrie, Jack Reacher, Edge of Tomorrow et Top Gun : Maverick, et réalisateur de Way of the Gun et des quatre derniers Mission : Impossible. Premier invité des "Rendez-Vous" de Cannes 2025, Christopher McQuarrie a offert aux festivaliers une prise de parole passionnante -et lucide- sur l'état du cinéma américain. Morceaux choisis.

Mission : Impossible – The Final Reckoning
Mission : Impossible – The Final Reckoning
De Christopher McQuarrie
Avec Tom Cruise, Hayley Atwell, Ving Rhames
Sortie le 21 mai 2025
Presse
3,4
Spectateurs
3,5
Voir sur Canal+

Un amoureux du Film Noir

On me parle souvent de l'ambiguïté morale de mes personnages, et j'ai toujours eu le sentiment qu'ils sont assez sûrs de leur position morale, qu'elle soit d'ailleurs morale ou immorale. Je pense que cette ambiguïté vient du fait que je ne m'attarde pas beaucoup sur leur histoire. J'ai tendance à rencontrer les personnages sur le moment et à les découvrir au fur et à mesure. Je pense donc que leurs motivations sont peut-être ambiguës.

Christopher McQuarrie à Cannes 2025 OLIVIER BORDE / BESTIMAGE
Christopher McQuarrie à Cannes 2025

Concernant le film noir, on me demande souvent quelle a été ma première expérience, quand j'ai su que je voulais devenir cinéaste, quel a été le premier film que j'ai vu. Je n'ai aucun souvenir de mon premier film ni de la première histoire que j'ai écrite... J'ai raconté des histoires et j'ai aimé les histoires depuis aussi longtemps que je me souvienne. Et mes souvenirs de cinéma sont, à bien y réfléchir, assez "noir". Qu'il s'agisse de vrais films noir, beaucoup de films des années 40 et 50, ceux que j'ai regardés en grandissant. La plupart de ma génération a grandi en regardant des films des années 70, tandis que moi, je regardais des films beaucoup plus anciens. Et je pense que c'est peut-être de là que vient une partie de cette sensibilité au film noir.

J'en étais tellement inconscient que je me souviens que peu après le tournage de Usual Suspects, je suis allé au cinéma voir Romeo is Bleeding avec un ami cinéaste. On a adoré le film et, en sortant, je lui ai dit : "Tu sais, un de ces jours, j'aimerais vraiment faire un film noir." Et il m'a répondu : "Tu réalises que c'est ce que tu viens de le faire ?" Ça ne m'était jamais venu à l'esprit jusqu'à ce moment-là. Je pense que c'est quelque chose en moi.

Usual Suspects
Usual Suspects
Sortie : 19 juillet 1995 | 1h 46min
De Bryan Singer
Avec Kevin Spacey, Chazz Palminteri, Gabriel Byrne
Presse
4,6
Spectateurs
4,4
Streaming

Le choc "Usual Suspects"

Les gens ont été marqués par le film probablement parce que sa fin est à la fois sombre et triomphante. C'est une véritable question de point de vue. Le fait que ce personnage soit ce qu'il est, et ait accompli ce qu'il a accompli. Dans ce monde, dans l'univers moral de ce monde, il gagne. Et à la fin du film, comme on est de son point de vue -on ne s'en rend même pas compte pendant la majeure partie du film-, on gagne avec lui. C'est donc une fin à double tranchant.

Christopher McQuarrie à Cannes 2025 OLIVIER BORDE / BESTIMAGE
Christopher McQuarrie à Cannes 2025

Ce film a connu un certain succès, mais il a connu des hauts et des bas. Il n'est resté que quelques semaines au cinéma. Il a ensuite rentabilisé ses recettes, puis ils l'ont rapidement retiré de l'affiche. Et il a plus ou moins disparu. Et c'est seulement grâce à sa diffusion en vidéo qu'il a surpris le public au moment des Oscars. Du coup, les gens se le passaient en disant : "Regarde ça !" sans rien en dire de plus, alors que la campagne publicitaire n'avait pas beaucoup de succès et que la notoriété du film n'était pas si grande. Je pense que les gens ont découvert le film ainsi. Il leur est tombé dessus. Il serait très difficile, à l'ère d'Internet et de cette méta-connaissance du cinéma, de faire un tel film aujourd'hui.

Ecrire ou mettre en scène ?

On me demande quelle est la différence entre écrire et réaliser. Écrire, c'est pousser un rocher en haut d'une montagne. Réaliser, c'est dévaler la montagne en courant alors que le rocher roule derrière vous. On n'a pas vraiment le temps d'évaluer ce que c'est avant la fin. Et plus le film est gros, plus le rocher est gros, plus on court vite et un Mission : Impossible par exemple se transforme en avalanche, et on n'a pas vraiment le temps d'assimiler ce qu'on a fait avant la fin.

Beaucoup de cinéastes aujourd'hui ont l'ambition de devenir réalisateurs et de raconter l'histoire qu'ils veulent raconter. En vérité, je n'ai jamais réalisé aucun des films que j'avais prévu de faire. J'ai un tiroir plein de "projets de mes rêves". Mon premier film n'était pas celui que je voulais faire. C'était celui qu'on m'a laissé faire. Et c'était Way of the Gun.

Way of the Gun
Way of the Gun
Sortie : 6 décembre 2000 | 1h 59min
De Christopher McQuarrie
Avec Benicio Del Toro, Ryan Phillippe, Juliette Lewis
Presse
3,4
Spectateurs
2,9
louer ou acheter

Un scénariste devenu réalisateur redevenu scénariste redevenu réalisateur

Mon parcours est assez atypique. Si vous regardez des cinéastes d'une génération très différente, comme Billy Wilder, David Lean ou William Wyler, ils ont tous débuté à des postes plus "modestes" sur un plateau. Ce n'est pas la bonne façon de le dire, mais disons qu'il ont commencé au sein de l'équipe. David Lean a débuté comme assistant-monteur, par exemple. Et ils ont gravi les échelons.

Christopher McQuarrie à Cannes 2025 OLIVIER BORDE / BESTIMAGE
Christopher McQuarrie à Cannes 2025

Ce qu'il se passe maintenant, c'est que si vous avez un jeune cinéaste qui fait un petit film, disons à 5 millions de dollars et qui en rapporte 50 millions, l'industrie s'empare de lui et suppose que si on lui donne 200 millions, il gagnera un milliard. Et ils ne sont pas formés au genre de film qu'ils font. Et cela peut très souvent les mener à leur perte. Ils ne reçoivent aucun soutien, aucune compréhension de la mécanique, et c'est voué à l'échec.

Mon premier film (Way of the Gun) n'a pas très bien marché. J'ai alors été relégué aux oubliettes. Et j'ai dû remonter la pente. J'ai travaillé comme réalisateur et j'ai ensuite repris le travail de scénariste, co-scénariste ou co-co-scénariste sur de nombreux films, tous genres confondus. Je n'avais aucun jugement a priori sur les sujets sur lesquels je travaillais. Si quelqu'un me demandait de l'aide, j'intervenais.

Cela m'a donné une expérience considérable et plus objective. J'ai appris plus en tant que producteur sur Valkyrie, en observant un autre réalisateur et en servant un autre réalisateur que tout ce que j'ai appris en réalisant mes propres films. On est tellement occupé quand on dirige son propre film...

Walkyrie
Walkyrie
Sortie : 28 janvier 2009 | 1h 50min
De Bryan Singer
Avec Tom Cruise, Carice van Houten, Bill Nighy
Presse
3,3
Spectateurs
3,7
Disponible sur HBO MAX

Cinéma vs. Streaming

Pour un cinéaste, il y a vraiment des avantages à retirer du streaming. Je ne suis pas là pour défendre le streaming, car je suis un fervent défenseur de l'expérience cinématographique. Je crois que ce qui rend le cinéma si spécial, c'est que des centaines d'inconnus se réunissent pour regarder quelque chose ensemble et vivre une expérience unique. Le streaming risque de mener ce phénomène à l'extinction. C'est une réalité à laquelle nous réfléchissons souvent et dont nous parlons beaucoup.

Christopher McQuarrie à Cannes 2025 OLIVIER BORDE / BESTIMAGE
Christopher McQuarrie à Cannes 2025

Mais l'avantage du streaming, c'est qu'un cinéaste qui entre dans ce monde n'a pas la pression du week-end de sortie. Il n'a pas la même concurrence. Il a le droit d'expérimenter et d'échouer. Or l'échec est essentiel à la réussite. C'est la partie la plus importante du parcours cinématographique. Ce n'est pas ce qu'on ressent quand on échoue, bien sûr. Mais avec le recul, je me rends compte que ça a été les seules fois où j'ai vraiment appris.

Mais il ne faut pas non plus se complaire dans ce domaine du streaming. Car je pense que l'une des choses qui font le cinéma et qui le poussent à redoubler d'efforts, c'est justement ce week-end de sortie : combien de temps je peux rester en salles, combien de spectateurs je peux faire venir ? Cela vous permet de rester objectif vis à vis de votre travail et de ne plus vous complaire.

Ce que je vois chez beaucoup de jeunes cinéastes qui se voient offrir cette immense opportunité, c'est qu'ils en arrivent à croire qu'ils peuvent faire ce qu'ils veulent. Ils aspirent tous à une liberté créative totale. Or, montrez-moi un cinéaste qui jouit d'une liberté créative totale et je vous montrerai un cinéaste qui réalise un film pour un public très restreint, très souvent.

Christopher McQuarrie et l'équipe de Mission : Impossible à Cannes 2025 JACOVIDES-MOREAU / BESTIMAGE
Christopher McQuarrie et l'équipe de Mission : Impossible à Cannes 2025

Artiste ou entertainer ?

On me demande tout le temps qu'est-ce que le cinéma ? Comment je le définis ? D'abord et avant tout, c'est un lieu. Un endroit où les gens viennent voir des films. Ce que certains dans l'industrie considèrent comme un anachronisme, et moi non. Mais surtout, j'ai pu voir évoluer l'état du cinéma depuis que j'en fais, et une fracture s'est creusée en son centre. C'est très différent des films que nous regardions. Aujourd'hui, on s'attend tacitement à devoir choisir le genre de cinéaste que l'on veut être. Un artiste ou un entertainer ? Les artistes sont regardés à travers un certain prisme, tout comme les entertainers.

Or ce que je fais, et ce que Tom s'efforce de faire, c'est la fusion des deux. C'est de trouver le défi ultime pour nous, et ce qui définit le cinéma pour moi. Comment enrichir ET captiver ? Mon message ne vaut pas la peine d'être diffusé s'il n'y a qu'une centaine de personnes qui viennent le voir. Il s'agit donc de trouver cet équilibre. Ce que l'on voit dans ces films et dans Mission : Impossible, ce sont des opportunités qui m'ont été offertes. Je suis toujours le cinéaste qui a fait Way of the Gun. J'essaie de trouver, à travers ce canal, un moyen de dire les choses, de donner du sens et de commenter. Et le film lutte constamment contre ces choses. C'est là tout le combat, et c'est là que je choisis d'exister.

Christopher McQuarrie et Tom Cruise à Cannes 2025 JACOVIDES-MOREAU / BESTIMAGE
Christopher McQuarrie et Tom Cruise à Cannes 2025

Blockbusters et films indé, même combat ?

C'est vital. C'est essentiel. L'un des problèmes du cinéma contemporain, et particulièrement d'Hollywood, c'est que tout au long de ma carrière, je l'ai vu se transformer en compétition. Il s'agit de savoir qui écrase qui et pour combien. Nous ne devrions pas être en compétition les uns avec les autres, mais tous nous aider mutuellement. Nous devrions œuvrer pour cela. Nous devrions œuvrer pour servir la mécanique. Et si tout le monde fait cela, si vous travaillez pour cela et pour servir cela, cela revient à considère les choses en termes de dépôts et de retraits.

Top Gun Maverick est un dépôt. Nous faisons tout notre possible pour attirer le plus de spectateurs possible et pour maintenir ce mécanisme en activité afin qu'un film comme Anora puisse être projeté en salles et prendre le temps de se développer. C'est ce que nous voulons voir se produire. C'est donc absolument vital, et nous ne devrions pas nous écraser les uns les autres : nous devrions tous travailler ensemble pour nous servir les uns les autres. C'est pourquoi on voit Tom Cruise faire la promotion de films que d'autres considéreraient comme ses concurrents. Nous ne sommes en concurrence avec personne. Tom Cruise n'est en concurrence qu'avec lui-même.

Christopher McQuarrie et Tom Cruise à Cannes 2025 JACOVIDES-MOREAU / BESTIMAGE
Christopher McQuarrie et Tom Cruise à Cannes 2025

Il a conscience, nous avons conscience, que personne ne gagne si tout le monde ne gagne pas. Et ce qui m'inquiète, c'est cette division qui s'installe, même pour les grands films, les très gros succès hollywoodiens. Ils touchent un public très large, mais très isolé. C'est une base de fans spécifique à une marque qui n'enrichit pas le public dans sa compréhension du cinéma. En fait, cela le coupe de l'histoire du cinéma. Quand on regarde les services de streaming - et je ne leur en veux absolument pas - j'apprécierais que leur page d'accueil ne se contente pas de vous imposer leurs contenus, mais vous propose aussi du cinéma classique et vous encourage à les voir. Mais pour les trouver, il faut creuser.

Quand je vois le nombre de personnes que je rencontre qui n'ont jamais entendu parler des Plus belles années de notre vie, des Grands Espaces ou de Luke La Main Froide, et pour qui l'histoire du cinéma commence avec Star Wars ou Pirates des Caraïbes - j'adore ces films au passage -, je m'inquiète pour l'avenir de l'histoire du cinéma. Ça me paraît un peu creux de prétendre sauver le cinéma, alors qu'en réalité, intentionnellement ou non, il est enfoui sous une couche sédimentaire de contenu contemporain.

Si vous voulez sauver le cinéma, même si vous vous fichez du nom physique qu'est le cinéma, si vous voulez sauver le concept de cinéma, promouvez-le, ressuscitez-le. Il y a de grands films qui méritent d'être vus par cette génération.

FBwhatsapp facebook Tweet
Sur le même sujet